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Monnaie : secrets de fabrication

I - Une circulation en boucle


 

Nous manipulons à tout propos la monnaie et croyons bien la connaître. Mais est-ce si sûr ? Nous vous invitons à réfléchir sur sa nature afin de comprendre enfin la signification des circuits monétaires... et l'origine de la Crise européenne.

A- La naissance des circuits d'échanges

Commençons par une histoire de cour d’école. Une dame débarque dans une petite ville et se rend à l’auberge. Elle réserve une chambre pour le soir et laisse un billet de 50 euros en acompte.

Là-dessus, le marchand de primeurs fait sa livraison quotidienne et l’aubergiste lui donne le billet de 50 euros en guise de paiement. Le marchand de primeurs achète avec le billet une paire de chaussures.

Le chausseur, à la pause déjeuner, se rend avec un ami à l’auberge et prend un repas qu’il règle avec le billet. Enfin, la dame revient à l’auberge et déclare au patron : « Tout compte fait, je ne reste pas, pouvez-vous me rendre mon billet ? ». « Le voici », répond celui-ci. La dame le prend et le déchire. « Il était faux », dit-elle sous les yeux médusés de son interlocuteur.

Sous son caractère badin, cette histoire nous montre très exactement ce qu’est la monnaie : un catalyseur. Elle ne sert à rien sinon à nourrir un circuit d’échanges.

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- la monnaie est le catalyseur des circuits d'échanges :

Baptisons la dame du nom de Banque. Si, au lieu de détruire son billet de 50 euros, elle le laisse à l’aubergiste, celui-ci va pouvoir le remettre en circulation le lendemain et les jours suivants… Si un deuxième billet s’ajoute au premier, les échanges vont s’accélérer, voire doubler à condition – c’est très important – qu’il se trouve d’autres personnes disposées à vendre et aussi acheter des primeurs, des chaussures, des repas ou toutes autres prestations désirables.

Dans la vie réelle, le circuit d’échanges ci-dessus se multiplie et se ramifie à l’infini, mais toujours selon le même principe. Grâce à la circulation en boucle de la monnaie, chacun est à la fois producteur et consommateur. Le marchand de primeurs vend ses fruits et légumes à différents agents (aubergistes et particuliers). Avec les billets qu’il reçoit en retour, il achète les produits et services dont il a besoin pour sa consommation et celle de sa famille mais aussi les plants, les engrais et les machines indispensables pour développer sa production, sans compter la rémunération d’éventuels salariés.

Hissons-nous à l’échelle du pays. Celui-ci est tissé d’une multitude de circuits d’échanges comme les précédents.

Caractérisés par une transcription monétaire, l'ensemble de ces circuits d'échanges forment l’économie marchande. Celle-ci se distingue de l’économie domestique qui est, elle, fondée exclusivement sur le don ou le troc. Au premier abord, cette économie marchande peut paraître très complexe. Dans les faits, elle ne l'est pas davantage que le circuit en boucle du début.

Un circuit d'échanges élémentaire
- création de valeur, valeur ajoutée, investissements, consommation :

Gardons les pieds sur terre. Ne perdons pas de vue que les circuits d'échanges ont pour seul but d'assurer à chacun de nous de quoi satisfaire ses besoins et ceux de sa famille (alimentation, logement, loisirs etc).

Ainsi, le chausseur achète du cuir et d'autres matières premières pour un montant de 10 euros. Il confectionne avec cela une paire de chaussures qu'il va revendre 50 euros. La différence, soit 40 euros, est la « valeur ajoutée » de son activité. Il peut la consacrer à sa consommation et, par exemple, s'offrir un repas à l'auberge. Comme lui, chacun a le souci constant de créer de la valeur, de façon à dégager des ressources qui vont assurer son bien-être et tout simplement lui permettre de vivre.

Soulignons qu'il n'y a pas de différence de nature entre les achats destinés à la consommation personnelle ou familiale et ceux qui sont affectés à la production proprement dite de biens ou de marchandises. Les uns et les autres concourent de la même façon au circuit des échanges. Ils sont aussi essentiels les uns que les autres. Ainsi le chausseur arrêterait-il son activité s'il n'avait pas l'assurance qu'elle lui laisse un reliquat (la « valeur ajoutée ») pour sa consommation personnelle ou familiale.

La distinction convenue entre achats et investissements « productifs » et dépenses de consommation de même qu'entre producteurs et consommateurs est de ce point de vue inutile, voire fallacieuse, car elle néglige le fait essentiel que tous les agents économiques sans exception acquièrent un revenu et le dépensent. Tous sont à la fois producteurs (au sens large) et consommateurs.

Notons pour la forme que certains agents économiques n'ont besoin de rien ou presque pour « créer de la valeur » : artistes, consultants, écrivains, fonctionnaires, éducateurs etc. Ceux-là ne transforment pas de la matière mais vendent exclusivement leur force de travail et leurs compétences. Leurs achats se limitent à leur consommation familiale. À ce titre, ils relèvent du secteur des services, ou secteur tertiaire, que l'on distingue usuellement de l'industrie, ou secteur secondaire, et de la transformation des matières premières et agricoles, ou secteur primaire. Ces distinctions sont purement formelles. Elles n'apportent rien à l'analyse des échanges.

Notons enfin que les circuits d'échanges n'incluent pas seulement des cessions de biens et de services mais aussi des transactions particulières telles que le versement d'impôts ou de taxes à la puissance publique, ou le versement par celle-ci d'allocations sociales à des ayant-droit. C'est par exemple l'État qui prend au chausseur dix euros et les reverse à un chômeur, lequel va les échanger contre un repas. Ces prestations sociales contribuent à faire « tourner » la monnaie. Elles s'inscrivent dans les circuits d'échanges même si la cession d'un billet n'est pas compensée par la cession en sens inverse d'une marchandise.

On peut objecter ici que le chômeur est un « oisif » ou un pur consommateur, comme le retraité, l'enfant, la mère au foyer ou le vagabond, mais pour éviter la création d'une catégorie inutile à notre analyse, nous préférons considérer que toutes ces personnes reçoivent aide, pension, allocation... en contrepartie d'une production virtuelle, que ce soit leur activité passée, leur activité future, leur utilité présente ou simplement du « bonheur à mettre dans les coeurs » comme dans la chanson. 

Retenons de tout ce qui précède l’image d’une circulation en boucle de la monnaie. Nous verrons que c’est pour l’avoir ignorée ou oubliée que nos dirigeants nous ont plongés dans la crise actuelle.

Clarifions le vocabulaire

Dans l'histoire ci-dessus, nous avons observé trois échanges d'un montant total de 150 euros sur une journée. Profitons-en pour rappeler quelques définitions :
- Le total des échanges en boucle, entre le moment où un agent reçoit de l'argent et celui où il donne la contrepartie sous forme d'achats, constitue la masse monétaire en circulation ; dans notre exemple simplissime, avec un seul circuit bouclé en une journée, ladite masse monétaire s'élève à 150 euros.
- La somme de tous les échanges sur une année définit à peu de chose près, dans un pays quelconque, la richesse nationale ou Produit Intérieur Brut (PIB).

B- Banque, banquiers et taux d'intérêt

Élargissons notre propos et voyons comment notre voyageuse va se transformer en Banquière...

Nous avons décrit ci-dessus un circuit d'échanges aussi simple que possible. Supposons maintenant qu'un agent économique, un ébéniste par exemple, se sente l'envie de consommer davantage et d'acheter par exemple un costume de soirée ; dans le même temps, il se montre disposé à produire et vendre un peu plus que d'habitude.

Il s'adresse à la Banque et obtient un billet qui lui permet d'acheter son costume. Par un heureux hasard, son tailleur se montre disposé à lui acheter une commode Louis XV pour le même prix. Voilà le billet qui fait retour à l'ébéniste, lequel le restitue à la Banque.

Si court qu'il soit, ce nouveau circuit d'échanges aura malgré tout contribué à augmenter la richesse nationale, autrement dit le total des marchandises et services échangés dans un laps de temps déterminé.

Mais on peut imaginer qu'au lieu d'une commode, le tailleur achète trois paires de chaussures, un séjour de vacances ou tout autre chose, de sorte que le billet va tourner un certain temps avant que l'ébéniste en récupère la contrevaleur et la retourne à la Banque.

Nous ne sommes déjà plus ici dans le cas simplissime du circuit d'échanges initial, qui se reproduit à l'identique, mais dans le cas plus complexe et plus réaliste d'une multitude de circuits qui s'entremêlent. Chaque agent économique est en relation avec un grand nombre d'acheteurs et de vendeurs ; chacune de ces relations est un chaînon dans un circuit d'échanges virtuel.

Si tous les agents, à l'intérieur de chaque circuit d'échanges, achètent et vendent dans les mêmes délais et avec la même diligence, les circuits d'échanges se reproduisent à l'identique sans heurts ni secousses.

Il suffit à la Banque centrale - la voyageuse de notre récit initial - d'injecter de temps à autre de nouveaux billets dans les circuits d'échanges pour répondre aux aspirations des uns et des autres à produire et consommer davantage... Ainsi la masse monétaire s'accroît-elle au rythme des activités d'échanges, sans inflation.

Ce phénomène n'a rien de théorique ! Il décrit très exactement la naissance de la monnaie, avec la frappe de pièces en or ou en argent affectées d'une valeur d'échange.

Chaque souverain se réservait le monopole de la frappe dans son aire d'influence :
- d'une part, il commandait des pièces à son atelier de frappe (la Banque centrale) et les utilisait pour rémunérer ses soldats, ses serviteurs et ses fournisseurs.
- d'autre part, il remettait en circulation les pièces qui lui revenaient par le biais des taxes et des impôts.
Ainsi la monnaie irriguait-elle l'économie.

- le banquier au secours de l'argent dormant

Nos sociétés n'en sont pas restées à ce schéma paisible avec injection de monnaie supplémentaire à mesure que progressent les échanges !

C'est qu'elles sont composées de gens aux motivations et aux capacités très diverses. Les uns sont portés à épargner, les autres à consommer et jouir plus que ne le permettent leurs ressources. Il s'ensuit des changements de rythme parfois brutaux dans les circuits d'échanges, avec des risques de blocages.

Revenons au récit précédent. Imaginons que l'ébéniste, ayant reçu une avance de la Banque, la dépense auprès d'un fournisseur mais que celui-ci cache le gain sous son matelas au lieu de le dépenser à son tour. Voilà le circuit d'échanges interrompu et l'ébéniste en peine de rembourser son emprunt !

Cette thésaurisation pourrait être lourde de conséquences si le détenteur du billet, à défaut de le dépenser lui-même, n'avait l'idée de le prêter à une personne plus dynamique que lui, de façon à réactiver le circuit d'échanges.

Il faut pour cela que l'épargnant y trouve un intérêt. Par l'intermédiaire d'un banquier dont c'est le métier, il va négocier son prêt avec une rémunération fonction du délai de remboursement, appelée « taux d'intérêt ».

Le débiteur va dépenser le billet pour sa consommation personnelle ou familiale et/ou pour développer son activité, par exemple acheter des matières premières et des outils, ou rémunérer un salarié. Dans tous les cas, il se fait fort de récupérer sa mise ainsi que la rémunération de son créancier.

Voilà donc, grâce aux banquiers, l'épargne réactivée et les circuits d'échanges en bon état de marche, pour la satisfaction de tous. Mais leur intervention introduit un facteur inédit dans la circulation de la monnaie : l'intérêt qui oblige tout emprunteur à vendre pour un montant supérieur à ses achats.

- l'intérêt et la création de monnaie

Du point de vue historique, nous en sommes restés à un atelier qui frappait des pièces de monnaie en or ou en argent. Avançons dans le temps et grillons les étapes. L'État transforme son atelier de frappe en imprimerie et lui commande des billets dont lui-même garantit la valeur.

Le risque est que les gouvernants soient tentés d'imprimer plus de billets que de raison, autrement dit de « faire marcher la planche à billets » et de ruiner ainsi la confiance du public. Pour éviter cette tentation, l'impression des billets est confiée à une Banque centrale dont l'indépendance est strictement garantie. Ainsi, en France, le Premier Consul Bonaparte a confié la direction de la Banque centrale à un consortium de financiers privés.

La Banque centrale peut ainsi négocier avec l'État le prix d'achat de ses billets sortis des presses. Autrement dit, elle lui prête de l'argent à un taux d'intérêt qui est fonction de sa capacité de remboursement.

La Banque centrale s'octroie aussi le droit de prêter des billets aux banquiers. Dès lors, ceux-ci ne se contentent plus de gérer l'épargne des particuliers et des entreprises. Ils peuvent aussi injecter de l'argent supplémentaire dans les circuits d'échanges lorsque le besoin s'en fait sentir. En d'autres termes, ils participent avec la Banque centrale à la création de monnaie.

Pour freiner un peu plus les penchants dépensiers de l'État, les législateurs lui ont récemment imposé de ne plus emprunter directement à la Banque centrale mais de passer par l'intermédiaire des banquiers. Mais on s'interroge encore sur la pertinence de cette disposition qui remonte en France à 1973.

C- Croissance économique, inflation et déflation

Si les circuits d'échanges ronronnent et se reproduisent à l'identique d'une fois à l'autre, il n'est pas besoin d'injecter de l'argent supplémentaire ni même de procéder à des transactions bancaires pour peu que tous les agents dépensent leurs gains sans attendre. Mais dans les faits, cette situation n'existe pas...

La réalité, on l'a vu, c'est que certains agents tardent à dépenser leurs gains. Il se produit alors un phénomène de thésaurisation que les banquiers corrigent en redirigeant l'épargne vers les agents les plus dynamiques (*).

Cette opération a un coût : c'est le taux d'intérêt appliqué aux prêts bancaires. Ce coût se répercute tout au long des circuits d'échanges sans que les biens et services échangés augmentent en quantité dans la même proportion. Il s'ensuit de façon tout à fait naturelle une hausse légère et continue des prix.

Comme les besoins en monnaie sont grossis par les intérêts sur les prêts, la Banque centrale y pourvoit quand les banquiers « réescomptent » auprès d'elle une partie des nouveaux prêts consentis à leurs clients.

Dans le scénario ci-dessus, les prix et la masse monétaire augmentent même si les flux de marchandises demeurent stables car il faut rémunérer les placements monétaires des épargnants.

- croissance économique et création de monnaie :

Si la propension à la dépense en vient à dépasser la propension à la thésaurisation, autrement dit si le désir des uns de consommer davantage est plus fort que le désir des autres de consommer moins, les banquiers se voient sollicités pour des montants d'emprunts qui dépassent celui de leurs dépôts.

Ils doivent donc eux-mêmes emprunter à la Banque centrale un supplément de monnaie qui va générer de nouveaux circuits d'échanges. Il s'ensuit un accroissement de la richesse nationale, mesuré d'après le volume des transactions par trimestre ou par an.

Très important : la Banque centrale distribue de la monnaie sous forme de prêts, jamais de dons, reproduisant ainsi le scénario initial de notre voyageuse qui laisse un billet à l'aubergiste et le récupère à la fin du cycle. Ces prêts, à très court terme (un mois) ou sur plusieurs années, sont la garantie de la viabilité de la monnaie.

L'émission de monnaie est assujettie à la capacité d'absorption des circuits d'échanges.

Que se passe-t-il si un agent (particulier ou entreprise) ne peut pas rembourser son emprunt, soit qu'il ait acquis un bien invendable, soit qu'il ait perdu son emploi, soit que son activité soit victime de la conjoncture ?

Le banquier se retourne vers l'autorité publique pour faire rendre gorge à son débiteur. À défaut, il doit assumer le manque à gagner, autrement dit « effacer la dette », avec l'espoir que le manque à gagner soit compensé par les gains sur ses autres opérations. Autant dire que le banquier doit être prudent dans l'octroi des prêts s'il ne veut pas lui-même être acculé à la faillite.

Mais que se passe-t-il si les banquiers se montrent beaucoup trop laxistes, par exemple en consentant à tire-larigot des crédits immobiliers pour des biens surévalués et invendables ainsi qu'on l'a vu aux États-Unis, en 2007, avec la « crise des subprimes » ?

Ils essaient de se débarrasser des créances irrécupérables auprès de leurs confrères, en les enveloppant dans un joli paquet cadeau avec, sur le dessus, des valeurs attrayantes (obligations, actions, créances...) : c'est ce qu'on appelle la « titrisation ». Quand le pot aux roses est découvert, il s'ensuit une crise de confiance majeure, aucun banquier ne se risquant plus à acheter des valeurs à ses confrères aussi longtemps que les « titres pourris » (junk bonds) n'ont pas été effacés. Le résultat, c'est une panne de l'économie et une récession aussi longtemps que ne s'est pas rétabli un équilibre entre les besoins en monnaie de l'économie réelle et la monnaie mise en circulation par la Banque centrale.

- emballement des échanges et inflation :

Au bout de la chaîne, la Banque centrale se doit de gérer les émissions monétaires au mieux des besoins. Si les demandes de crédit se font trop nombreuses et dépassent les capacités de production, cela se voit à l'accélération de l'inflation, signe de ce que les consommateurs potentiels font de la surenchère pour obtenir satisfaction.

Dans notre exemple initial, supposons que l’aubergiste veuille renouveler sa collection de chaussures. Il fait un emprunt au banquier contre la promesse de le rembourser par annuités avec un taux d'intérêt. Puis il s’adresse au chausseur. Si celui-ci est en mesure d’accroître sa production, il va satisfaire son client et, grâce à son supplément de gain, s’offrir un deuxième repas au restaurant ou toute autre chose.

Maintenant, supposons que, pour une raison ou une autre (manque de machines, manque de personnel, manque de temps), le chausseur ne soit pas en mesure d’augmenter sa production et de répondre à la demande de l’aubergiste : ce dernier va entrer en concurrence avec le marchand de primeurs pour l’obtention de chaussures. Le chausseur va en jouer pour augmenter ses prix et répondre au plus généreux. C’est l’origine première de l’inflation.

Dans la réalité, toute société saine connaît une inflation légère : elle est le signe d’une économie dynamique avec une tension sur les prix entre le moment où un agent manifeste le désir d'augmenter ses achats et le moment où il trouve enfin satisfaction.

Dans l'exemple précédent, le chausseur, passé le premier émoi, va augmenter sa capacité de production de façon à satisfaire à la fois l'aubergiste et le marchand de primeurs. Mais il se gardera de trop l'augmenter pour ne pas avoir à baisser ses prix.

L’inflation devient préoccupante lorsqu'elle est excessive, ce qui traduit une offre inadaptée à la demande. C'est le cas si l'aubergiste se présente avec de nouveaux billets chez le chausseur sans que ce dernier puisse d'une façon ou d'une autre augmenter sa production. L'offre étant en décalage par rapport à la demande de l'aubergiste et du marchand de primeurs, le chausseur a beau jeu d'augmenter très fortement ses prix jusqu'à ce que la demande se réajuste sur l'offre. Ne le ferait-il pas qu'il s'ensuivrait un « marché noir » : des petits malins achèteraient son stock et le revendraient aussitôt aux plus offrants.

Pour remédier à cet excès d'inflation ou le prévenir, la Banque restreint la délivrance de billets supplémentaires et, pour cela, augmente son taux d'escompte, c’est-à-dire le prix d’acquisition de ses billets.

- récession économique et déflation :

Dans le cas contraire du précédent où les demandes de crédit se raréfient, la Banque centrale peut en théorie relancer la consommation et l'investissement en diminuant le taux d'escompte, autrement dit le coût du crédit. Mais cette démarche atteint vite ses limites, tant il est vrai qu'il est plus facile de freiner un coureur trop rapide que de stimuler un coureur déprimé.

Attardons-nous sur ce phénomène très actuel. Quand certains agents réduisent leurs dépenses sans que d'autres viennent compenser leur carence, il se produit un ralentissement des échanges et un phénomène d'une nature singulière : la « déflation ».

La déflation est le résultat d'un manque d'appétence pour la consommation et l'investissement. Les fournisseurs désireux d'écouler malgré tout le fruit de leur activité consentent des baisses de prix pour réveiller le désir du chaland. Mais eux-mêmes ont dès lors un revenu moindre et sont contraints de réduire à leur tour leurs dépenses.

Les billets mis en circulation par la Banque centrale tardent à accomplir leur circuit et se perdent sous les matelas où les ont cachés les épargnants. La masse monétaire en circulation en arrive à diminuer.

L'effet sur l'économie est mortifère : 1) par manque d'envie ou de moyens, les gens diffèrent leurs achats, y compris les plus importants (voiture, logement) ; 2) les commerçants tentent de relancer la demande en baissant leurs prix ; ils font pression sur leurs fournisseurs pour qu'ils agissent de même ; 3) contraints et forcés, les industriels réduisent leurs propres achats et compriment leurs dépenses salariales ; si cela ne suffit pas, ils licencient leur personnel, mettent leurs machines à la casse ou délocalisent leur production… Tout cela ne fait qu'amplifier la baisse de la propension à consommer et investir.

Cette spirale de la récession et du déclin frappe les salariés, atteints par le chômage de masse. Pour éviter une explosion sociale, l'État doit leur verser des aides ou multiplier les emplois publics. Il les finance soit par l'impôt soit par l'emprunt. L'impôt, prélevé sur les actifs et les entreprises, réduit encore davantage les ressources disponibles pour la consommation et l'investissement avec au bilan encore plus de chômeurs.

Reste l'emprunt : faute de mieux, l'État sollicite l'argent dormant en offrant à ses détenteurs une confortable rémunération.

La déflation apparaît de la sorte comme une double bénédiction pour les détenteurs de patrimoines et les rentiers, d'une part parce que la baisse des prix leur permet de consommer davantage de biens à revenu constant, d'autre part parce que l'endettement de l'État garantit à leur épargne une généreuse rémunération.

Ajoutons même un troisième motif de satisfaction (pour les rentiers) : les placements dans les obligations d'État et les concessions de services publics. Ces placements fructueux et sans risque remplacent les investissements dans les entreprises innovatrices, lesquelles, en période de déflation, ne se soucient pas d'investir faute de perspectives de croissance.

Au bilan, on arrive à une économie duale avec d'un côté une activité réelle (industries et services) qui s'atrophie, de l'autre une activité virtuelle (finance et administration) qui s'enrichit en accaparant une part croissante de la masse monétaire en circulation.

La déflation est le mal naturel des sociétés vieillissantes, dans lesquelles les personnes âgées, avec pensions et revenus fixes, sans charges de famille ni gros motifs de dépenses, prennent le pas sur les familles et les jeunes entrepreneurs, pénétrés de besoins et d'ambitions. Elle a frappé le Japon à partir des années 1990 comme elle est en passe de frapper l'Europe dans les années 2010.

Nous verrons plus loin comment l'État, l'impôt et les solidarités nationales peuvent sauvegarder les équilibres au bénéfice de l'intérêt général.

Publié ou mis à jour le : 2018-06-23 13:25:30

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Historien de l'économie, je publie régulièrement des analyses et des éditoriaux sur le site Herodote.net.
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