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Entreprises et concurrence
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Livre 6 : Entreprises et concurrence

Chapitre 1 - Les entreprises de production


La production et les échanges sont dévolus aux entreprises

Les firmes produisent et consomment. À l'image des individus, elles manifestent des besoins et poursuivent un objectif de survie inscrit dans leur objet social.

Les échanges économiques apparaissent comme le fait d'une pyramide d'agents: ménages, firmes et administrations. Au-dessus de chaque être humain, à la fois émetteur de besoins et pourvoyeur de ressources, il y a le foyer familial auquel celui-ci appartient, foyer qui peut être réduit à une seule personne ou s'étendre à une famille patriarcale incluant grands-parents, cousins... Le foyer est un lieu de vie partagée, un lieu d'échanges affectifs au sein duquel se comblent beaucoup d'aspirations non-marchandes. Il constitue aussi une unité de consommation dont le père et la mère gèrent les revenus au mieux des aspirations de chacun. Ces dernières sont étroitement dépendantes les unes des autres pour leur accomplissement. C'est au niveau du foyer et non au niveau de l'individu que se décide l'achat d'une maison ou que s'effectuent les dépenses ordinaires de nourriture et d'entretien. Dans de nombreux cas, comme dans l'agriculture, le petit commerce ou l'artisanat, le foyer constitue également une unité de production, l'ensemble des membres étant à un titre ou un autre impliqué dans l'activité productrice qui fournit les ressources nécessaires à la maisonnée. En définitive, le foyer familial, aussi appelé ménage dans la Comptabilité nationale, constitue l'agent économique de base. Il est assimilable à un individu du point de vue de ses comportements et de la quête d'une satisfaction globale la plus élevée possible.

Au-dessus des ménages figurent les organisations structurées qui unissent des individus sur la base d'un contrat et en vue d'un objectif déterminé, politique, religieux, culturel ou économique. Nous appelons firmes ou entreprises celles qui ont vocation à produire et vendre des marchandises, administrations ou institutions autrement.

Les firmes ne se limitent pas aux groupes financiers et industriels qui dominent notre environnement immédiat ; elles incluent par définition tous les individus et toutes les entités ou personnes morales qui reçoivent de l'argent dans le cadre d'un échange. Cela va de Exxon à l'épicier du coin de la rue, en passant par le travailleur au noir, la prostituée et le pâtre. Les entreprises ne naissent jamais d'une initiative ex nihilo . À leur origine, il y a la rencontre d'une compétence individuelle et d'une opportunité sociale : un tel relève une carence dans son domaine de connaissance et se propose d'y remédier pour son plus grand profit et par souci de faire reconnaître ses qualités à la face de la société… Les Avions Marcel Dassault sont nés de l'initiative d'un ingénieur en aéronautique talentueux qui a su exploiter les besoins issus de la guerre de 14-18 ; les éditions Gallimard ont dû leur réputation à un passionné de littérature qui savait détecter les écrivains d'avenir. 

Sauf exception, les hommes réunis au sein d'une organisation n'arrivent pas là par le fruit du hasard mais de leur plein gré, parce qu'ils se sentent mus par des objectifs de sur-vie comparables ou complémentaires, parce qu'il leur apparaît que la réunion de plusieurs volontés individuelles au sein d'une même entité constitue une force vivante capable de faire pression sur l'environnement et de réaliser leur objectif.

À quelques exceptions près, les organisations sont reconnues par le droit moderne qui a créé à leur intention le statut de personne morale (entreprises personnelles, sociétés anonymes, sociétés à responsabilité limitée, établissement public...). Ce statut reflète fort justement l'idée qu'elles sont dotées d'une personnalité collective qui est plus que la simple addition des individus qui les composent, de même que chaque homme est davantage qu'un assemblage de cellules. Jacques Rueff a lui-même suggéré que toute organisation sociale est capable d'une vie propre[1]. Dans le fil de son idée, il n'est pas extravagant d'imaginer que des organisations échappent à l'emprise des hommes et poursuivent leurs objectifs pré-fixés sans pouvoir être contrôlées. Il n'est que de voir comment les administrations publiques de nos vieux États en arrivent à maintenir des orientations nuisibles à l'intérêt général, contre la volonté des élus qui sont sensés les diriger, au seul motif que ces orientations servent les intérêts ataviques des individus qui les animent.

Fondamentalement, les entreprises et les administrations, constituées en vue d'un objectif défini, en viennent à se comporter comme  des êtres biologiques. À la fois productrices et consommatrices, elles manifestent des besoins et poursuivent un impératif de survie, voire de sur-vie, à l'égal de tout être vivant (à la différence près qu'il leur manque la reproduction sexuée !).

Que l'on me permette ici de bâtir une analogie entre l'impératif de sur-vie d'un individu et l'objet social d'une entreprise ou d'une administration. Selon cette analogie, l'objet social de l'entreprise mérite d'être compris dans un sens étendu qui inclut non seulement la vocation de gagner de l'argent par la production de telles et telles marchandises, mais aussi la dimension humaine et sociale de l'entreprise ; les facteurs de production incluent matières premières, équipements et main-d'œuvre. Les opportunités qui comblent les besoins de l'entreprise incluent les investissements, les achats, les salaires et toutes les consommations indispensables à son activité, en conformité avec l'objet social.

individu      /      entreprise
compromis longévité      /      plénitude objet social
ressources individuelles      /      fonds propres et savoir-faire
ressources environnementales      /      facteurs de production
besoins      /      dépenses de fonctionnement
revenu      /      chiffre d'affaires ou budget

Comme il en va pour un individu, une organisation ne vaut qu'autant qu'elle est vivante et en situation de poursuivre son objet social. Une entreprise marchande, en particulier, n'est pas assimilable à un patrimoine que l'on thésaurise et que l'on se transmet de génération en génération. Sa valeur dépend de son maintien en vie, donc de sa capacité à générer des bénéfices grâce à la mobilisation constante de tous ses membres. Une entreprise structurellement déficitaire est virtuellement morte ; elle n'a pas d'autre source de valeur que ses actifs immobiliers, financiers et matériels, sa dépouille mortuaire en quelque sorte.

La recherche du profit exprime avant tout un souci de pérennité

Comme les personnes physiques, les entreprises ont un impératif minimum : assurer leur pérennité. Celle-ci figure au premier rang de leurs préoccupations.

La maximisation du profit, expression favorite des économistes d'antan qui y voyaient l'objectif unique et absolu de tout entrepreneur digne de ce nom, a d'autant moins de sens qu'elle méconnaît la durée sur laquelle se mesure le profit. Une place à part doit être faite à l'affairiste qui vise le maximum de profit immédiat  et n'hésite pas pour cela à vendre les actifs et sacrifier l'entreprise dont il a pris le contrôle. Rien à voir avec les chefs d'entreprise véritables qui souhaitent que leur activité perdure et veillent à sa profitabilité. Car la profitabilité (chiffre d'affaires supérieur ou égal au total des coûts réels) est la condition sine qua non  de la pérennité. Le souci de la pérennité est le plus marqué dans les firmes à direction familiale dont les propriétaires ont à cœur d'assurer la survie et à travers elle, le maintien de leur nom, le souvenir de leurs mérites et la prospérité de leur descendance. Ceux-là mesurent leur réussite à leur capacité de croître dans la durée[2].

Un résultat régulièrement équilibré est à l'entreprise ce qu'est la nourriture à l'individu : une condition vitale de survie. Il est sain que le profit de l'année soit positif et non nul, mais une bonne gestion ne nécessite en rien qu'il soit très élevé . Cela dit, il serait excessif de prétendre que les entreprises ont pour seul but la pérennité... autant que de prétendre que les hommes ont pour seul but la survie physiologique.

Les entreprises diffèrent entre elles par leur objectif de sur-vie

« Si la nature humaine n'avait pas le goût du risque, si elle n'éprouvait aucune satisfaction (autre que pécuniaire) à construire une usine ou un chemin de fer, à exploiter une mine ou une ferme, les seuls investissements suscités par un calcul froidement établi ne prendraient sans doute pas une grande extension » (John M. Keynes, Théorie générale).

De même que les hommes, les entreprises sont mues par un objectif de sur-vie qui leur est propre et dont la réalisation passe par une exigence préalable : être assurées de leur viabilité en ne vendant pas à perte. Il peut se traduire par la distribution de dividendes, des augmentations de salaires, une politique active de recherche  ou des dépenses de prestige. La diversité de choix apparaît de façon éclatante dans les différences de gestion, que d'aucuns appellent "culture d'entreprise". Observant les entreprises contemporaines, je propose de répertorier comme suit les différentes catégories d'objectifs :

1) Recherche du plus grand profit :

- rémunération de la technostructure et des propriétaires du capital par le dégagement d'un maximum de bénéfices et leur distribution sous forme de primes et de dividendes (exemples : IBM, Chrysler), rémunération du personnel par la redistribution des bénéfices (exemple : les coopératives de production).

2) Consolidation de l'avenir :
2a- par l'investissement dans l'outil de production (exemple : Nissan),
2b- par la R&D (exemple : Siemens),
2c- par la diversification à travers des rachats d'entreprises (exemple : British American Tobacco).

3) Fidélisation de la clientèle :

- par des dépenses de communication et d'image (exemples : Coca Cola, Apple).

4) Fidélisation du personnel :
4a- par une politique salariale active (exemple : Elf),
4b- à travers des réalisations sociales (exemple : Michelin),
4c- grâce à un aménagement des conditions de travail (exemple : Volvo).

5) Exaltation de l'esprit de corps :
5a- avec un siège social prestigieux (exemple : Bouygues),
5b- avec une distinction honorifique pour les meilleurs éléments (exemple : Bouygues).

L'expérience montre qu'il existe des objectifs plus éloignés d'une stricte rationnalité économique :

6) Expression de la puissance politique :
6a- comme moyen de domination d'une clique de privilégiés sur les masses prolétaires (pays à régime totalitaire d'essence léniniste),
6b- comme instrument de conquête  (groupes japonais d'import-export),
6c- comme manifestation de la toute-puissance de l'État (monopoles industriels mis en place, en France, par Colbert et ses épigones).

7) Exaltation nationale :
En 1990, la firme Siemens décide de transférer son siège de Munich à Berlin. Quelles que soient les justifications rationalisantes que peuvent aligner les dirigeants, le choix est d'abord sentimental (la firme avait grandi à Berlin avant d'en être chassée par la défaite de 1945).

 


[1] Voir l'essai philosophique Les dieux et les rois  (Hachette, Paris, 1967), où l'économiste établit un rapprochement entre la physique quantique et les sciences sociales.

[2] « Le petit entrepreneur cherche avant tout à protéger sa position ou son autorité, c'est-à-dire à conserver son affaire et à se maintenir sur le marché. C'est ce qu'on peut appeler, sans excès d'originalité, ses fins défensives. Puis, ayant convenablement garanti son existence, il s'efforce de promouvoir ses intérêts; il poursuit alors des fins affirmatives . Dans la petite entreprise, ces deux catégories de fins impliquent des gains » (Galbraith John K., La science économique et l'intérêt général , traduction française, Gallimard, Paris, 1974, page 120)… Toutes les entreprises de droit privé méritent de se voir appliquer cette observation de bon sens. Au cours d'un colloque qui s'est tenu à la Sorbonne en décembre 1993, l'historien Jacques Marseille a présenté une enquête sur les performances des entreprises  d'où il ressort que les entreprises à direction familiale, les grandes comme les petites, surmontent mieux que les autres les aléas de la conjoncture et affichent sur plusieurs décennies de meilleurs résultats.


Publié ou mis à jour le : 2018-02-17 23:46:55

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Historien de l'économie, je publie régulièrement des analyses et des éditoriaux sur le site Herodote.net.
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