Le blog de Joseph Savès
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Les échanges et le travail
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Livre 3 : Les échanges et le travail

Chapitre 6 - Chômage et sous-emploi


Du sous-emploi au chômage

Le chômage et la récession reflètent le malaise d'une société qui ne sait plus gérer ni développer ses réseaux d'échanges économiques. Mais les échanges économiques sont eux-mêmes une fraction de l'ensemble des échanges. S'interroger à propos du chômage revient à s'interroger sur les échanges en général et sur l'éthique sociale.

Dans les États pauvres qui n'ont pas les moyens d'assister les malchanceux de la vie, ceux-ci n'ont pas d'autre solution pour survivre que de se débrouiller par eux-mêmes, quitte à ne récolter de leur activité qu'un revenu misérable. Ce revenu est à la mesure de la faible productivité de leur travail, d'où dérive l'expression sous-emploi. Des jeunes hommes valides, qui sont réduits, dans les rues de Calcutta, à vendre des cigarettes au détail ou cirer les chaussures des employés de bureau, constituent pour la communauté humaine une perte nette de ressources car ils ne mettent au service d'autrui qu'une partie infime de leurs capacités physiques et intellectuelles. Leur piètre activité contribue pour une part infime au niveau de satisfaction des uns et des autres ; l'intégration dans l'économie marchande de leurs capacités cachées accroîtrait par contre de très nette façon la satisfaction de l'ensemble des hommes… pourvu que cette intégration se fasse sur une base saine, dans des activités orientées vers une demande effective des consommateurs.

Des situations de sous-emploi comparables existent, quoique de façon marginale, dans les pays industrialisés. Elles concernent les travailleurs indépendants qui ne bénéficient ni d'une garantie de revenu minimum, ni d'une protection sociale en cas de baisse du revenu. Ainsi, des paysans, artisans et commerçants se résignent, lorsque la conjoncture devient difficile, lorsque leurs clients se font rares, à un revenu et des conditions de vie que n'accepteraient pas les salariés protégés par les conventions collectives.

Le sous-emploi est l'indicateur en quelque sorte biologique d'une utilisation non-optimale des ressources humaines de la société. À sa différence, le chômage est le produit d'une réglementation conventionnelle. Il n'existe qu'à partir du moment où l'Etat propose une aide minimale à certaines catégories de personnes en difficulté financière. Stricto sensu , le chômage s'applique uniquement aux salariés bénéficiant d'une protection sociale et ayant été privés de leur emploi. Ces personnes ont le choix de se déclarer chômeur et de bénéficier de cette aide plutôt que de tâcher de survivre par leurs propres moyens comme les cireurs de Calcutta. Par dérogation réglementaire, l'indemnité de chômage s'applique aussi aux jeunes gens n'ayant encore jamais travaillé et se déclarant à la recherche d'un emploi salarié. Elle ne s'applique pas aux personnes qui ont fait le choix d'être maître de leur entreprise ou de leur travail et ont perdu celui-ci.

En imposant des indemnités de chômage et, parfois, un salaire minimum, l'Etat moderne dissuade les salariés d'accepter n'importe quel travail pour n'importe quelle rémunération et interdit aux employeurs d'ajuster les rémunérations de leurs salariés de façon à maintenir l'équilibre financier de leur entreprise.

Une solution au chômage - solution radicale et d'inspiration excessivement libérale - reviendrait à supprimer toute référence à un salaire minimum, voire toute forme d'indemnité pour les personnes saines et sans activité déclarée. Ce serait un retour à la situation qui prévalait avant les conquêtes sociales du siècle passé. Il ne fait pas de doute que l'instinct de survie pousserait tout un chacun à travailler, soit à son propre compte, soit comme salarié. Mais la contrepartie en serait l'extrême dégradation des conditions de vie des plus démunis. Il va de soi que la tiers-mondisation, même d'une partie restreinte de la population, est un objectif indigne et inacceptable. Il heurte jusqu'à l'intérêt égoïste des citoyens les plus riches qui préfèrent jouir en toute quiétude de leur environnement et ne souhaitent pas vivre entourés de barbelés et dans la crainte que leurs enfants ne soient victimes de crapules des bas-fonds. Plutôt la Suisse que le Brésil.

La distinction traditionnelle entre chômage frictionnel, chômage "volontaire" et chômage involontaire doit être reconsidérée sur la base de ces observations préalables :

  1) Le chômage frictionnel  rassemble les personnes qui changent d'activité et nécessitent pour cela un bref délai de recherche ; il ne dépend en rien de la réglementation en usage et du montant des indemnités.

  2) Le chômage "volontaire"  rassemble les personnes qui, considérant les indemnités auxquelles elles peuvent avoir droit, les aides de diverses origines, les soutiens familiaux, les petits travaux occasionnels, préfèrent tout cela aux contraintes d'une activité salariée ou d'une profession indépendante ; soit qu'elles manifestent un tempérament sybarite, soit que des handicaps personnels les rendent peu désireuses ou incapables de s'intégrer dans un réseau d'échanges conventionnel. Comme le chômage frictionnel, le chômage "volontaire" coexiste avec le salariat.

  3) Le chômage involontaire , enfin, celui qui préoccupe les Européens en cette fin de siècle, est le produit soit du progrès technologique, soit d'une rétraction des réseaux d'échanges.

  3a) Le chômage technologique est vieux comme la Révolution industrielle dont nous sommes les heureux bénéficiaires. Il a fait son entrée dans l'Histoire avec les soyeux de Lyon qui jetèrent à l'eau les machines de Jaquart, par crainte de perdre leur emploi à cause d'elles. Le chômage technologique est l'accompagnement inéluctable d'un progrès qui porte des entreprises et des activités à disparaître lorsqu'elles sont concurrencées par des entreprises ou des activités qui répondent mieux à l'attente du marché. Le chômage technologique se ramène in fine  à un chômage frictionnel lorsque les victimes arrivent à se réinsérer dans les activités émergentes ; il se ramène à un chômage "volontaire" lorsqu'elles se révèlent inaptes à se réinsérer.

  3b) Le chômage de récession  est induit par une rétraction des échanges. Elle-même peut être la conséquence brutale d'un dérèglement financier et monétaire, comme ce fut le cas lors de la crise de 1929. Moins brutale, comme en France en ce dernier quart de siècle, la rétraction des échanges naît d'une accumulation de rigidités et de freins aux échanges interindividuels. La fraction la plus âgée de la population, plus nombreuse et plus riche d'une année sur l'autre, n'accroît pas ses achats de marchandises aussi vite que ses disponibilités financières. La consommation se réduit au profit de l'épargne oisive, entraînant les réseaux d'échanges dans une spirale régressive (les aspects monétaires du phénomène seront analysés dans le Livre 4 consacré à la monnaie). Il s'ensuit qu'un nombre croissant de personnes actives ne trouvent plus d'acquéreur pour les fruits de leur activité et sont réduits au chômage.

À juste titre, les analyses antérieures du plein-emploi ont traité celui-ci et son contraire, le chômage, comme des paramètres parmi d'autres de l'économie générale ; elles ont ignoré les incidences sociologiques dans la mesure où jamais à l'ère industrielle, le chômage ne s'est trouvé suffisamment aigu et suffisamment durable pour influer sur les mœurs. Le chômage frictionnel et le chômage involontaire, décrits par Keynes, étaient l'un et l'autre temporaires et trouvaient à se résorber car persistait en la plupart de leurs victimes la volonté de se réinsérer.

Mais nous en sommes désormais loin : devant le chômage massif et prolongé qui caractérise les sociétés européennes de cette fin de siècle, je ne crois pas qu'il soit encore possible d'ignorer les interactions entre les défaillances des réseaux d'échanges économiques et les fondements éthiques de la société. Il est vain, comme le font les dirigeants politiques, d'invoquer la nécessité d'un redressement  national quand ils ont à faire face, non à un drame exogène (guerre, occupation ou cataclysme) mais à un repli volontaire  des citoyens sur eux-mêmes, hors de la sphère des échanges, par une réduction de leur propension à consommer ou de leur aptitude au travail. Le chômage apparaît comme la conséquence de ce repli et un indicateur de la rétraction des échanges.

Une société malade de ses échanges

Les sociétés européennes de cette fin de siècle vivent avec angoisse la montée irrépressible d'un chômage auquel elles étaient depuis un tiers de siècle inaccoutumées. Est-il encore possible de prendre du recul par rapport à ce phénomène, qui désormais menace chaque foyer ? Le chômage n'est pas le mal absolu. Le sort d'un homme sans travail régulier est-il plus douloureux que celui d'un accidenté ? d'un enfant battu ? Mais ces phénomènes sont-ils comparables ? — L'exclusion du marché du travail et des réseaux d'échanges, aussi pénible soit-elle dans l'instant, est bénigne quand elle ne dure pas, quand elle est une parenthèse juste suffisante pour rendre conscience de la nécessité où nous sommes tous d'échanger nos compétences pour mieux sur-vivre. Elle devient dramatique lorsqu'elle perdure et modifie en profondeur les comportements individuels. Si le chômage d'une partie importante de la population active est au cœur des préoccupations des leaders d'opinion européens, s'il fait figure de scandale, c'est qu'il traduit la faillite des réseaux d'échanges et de solidarité.

Le chômage est à nos sociétés industrialisées ce que la fièvre est à la maladie, le symptôme d'un mal-être. Et d'abord, comment le définir ? Il ne se confond pas avec la misère et l'absence de revenu. Un paysan limousin vit souvent plus mal qu'un cadre parisien sans emploi mais indemnisé. Les chômeurs de certains pays avancés d'Europe occidentale ont un sort matériel plus enviable que la plupart des salariés et des travailleurs indépendants des pays pauvres. Le chômage des pays industrialisés ne se confond pas avec le sous-emploi chronique des pays pauvres et des économies traditionnelles. Il ne se confond pas davantage avec la précarité. Des aides sociales sont partout disponibles dans les pays industriels pour préserver chacun de la déchéance absolue. Non. L'essence du chômage est dans l'exclusion. Le mot est à la mode ; il exprime plutôt bien le retrait de l'intéressé des réseaux d'échanges qui fondent la société : service contre service ou travail contre revenu. Comme du marginal, de l'immigrant ou du drogué, personne n'attend rien du chômeur ni ne lui demande rien. Cette souffrance primordiale est attestée par les comportements de repli des uns et des autres, qui sur les bandes du quartier, qui sur le groupe ethnique, qui sur ses compagnons de malheur.

La marginalisation d'une partie de la jeunesse est-elle la conséquence d'un chômage endémique ? Ou ce dernier se nourrirait-il de la marginalisation d'une partie de la population et du relâchement des liens sociaux ? — L'opinion bien-pensante penche pour la première réponse et j'incline à lui donner raison car je suis, comme tout un chacun dans le pays des Droits de l'Homme, sevré de principes généreux. Mais la vérité réside plutôt dans une interaction positive entre les deux phénomènes : le chômage aggrave le relâchement des liens affectifs et sociaux comme ce dernier aggrave le chômage. Père absent, mère soumise, autorité défaillante, revenu incertain, aptitudes en friches, etc. Rien qui permette aux victimes de définir et de poursuivre un compromis longévité/plénitude en harmonie avec leur milieu.

Le résultat ? — Ouvrons les yeux : nous voyons des personnes jeunes et moins jeunes qui se placent peu à peu en marge de la société moderne, dans un réseau informel de trafics médiocres et de solidarités frustes. Déstabilisées par une asthénie des réseaux d'échanges traditionnels, elles flanchent parce que, plus fragiles que d'autres, elles sont dépourvues de repères quant à la définition de leurs buts de vie. Elles se désintéressent donc de la société qui les environne et du travail, dont les vertus ne sont pas seulement de nourrir mais aussi d'intégrer et d'épanouir. Leurs besoins affectifs étant empêchés de se combler, ils rendent vain le comblement de leurs autres besoins, physiologiques ou ludiques.

Il est troublant d'observer que la montée du chômage en Europe, dans les années 80, est toujours allée de pair avec la poursuite d'une (timide) expansion économique. Jamais, à aucun moment, la richesse nationale produite et échangée n'a diminué. Ce qui a diminué, c'est le cercle de ses bénéficiaires, au prix d'un creusement des inégalités. Mais la marginalisation d'une partie toujours croissante de la population distend les liens de solidarité entre les couches sociales, finit par inquiéter les privilégiés (dirigeants et détenteurs de revenus garantis) et les dissuade même de faire appel à des prestataires de services domestiques pour le comblement de ses besoins. Elle fragilise toujours davantage l'équilibre mouvant sur lequel reposent les échanges relationnels, affectifs et économiques depuis l'origine de la société. Hélas, la morosité s'auto-entretient. Chacun en vient à craindre pour son avenir, son revenu, son travail, et réduit en conséquence sa consommation et ses échanges, aggravant d'autant la récession économique. Les frayeurs collectives suscitent des comportements irrationnels de repli qui vont à l'encontre du but recherché. Un peu comme s'agite en tous sens celui qui s'enfonce dans des sables mouvants.

En conséquence, une thérapie du chômage ne peut pas faire l'économie d'un traitement qui rende aux victimes l'espoir de pouvoir élever leur compromis longévité/plénitude. Je qualifie ce traitement de moral  parce que, au sens propre du mot, il doit agir sur les mœurs. Il doit prendre en considération les risques induits par la mise à mal des solidarités ordinaires : famille, voisinage, amitiés, citoyenneté. Il doit restaurer le devoir de responsabilité et de dévouement des parents à l'égard de leurs enfants, des enseignants à l'égard de leurs élèves, des employeurs à l'égard de leurs salariés, des producteurs à l'égard de leurs clients, des fonctionnaires à l'égard de leurs assujettis. Il doit enfin magnifier les préjugés de bienveillance envers autrui et de foi en l'avenir qui ont fait la prospérité des pays protestants et font encore celle des pays d'Asie… En clair, dans cette crise sociétale ; ce ne sont pas les "créations d'emplois" ni la "croissance économique" qui ressouderont les liens sociaux ; ce sont les liens sociaux qui, s'ils se resserrent, entraîneront une intensification des échanges et une décrue du chômage, voire une relance de la croissance.

Vanités de l'action réglementaire

Les échanges sont constitués non seulement de relations économiques mais aussi de rituels sociaux et de solidarités de voisinage. Les saper revient à détruire les fondements de la sur-vie de tous, pauvres et riches... C'est pourtant ce à quoi s'appliquent ici ou là les Trissotin de la politique en tentant de liquider le chômage par la voie réglementaire. Ceux-là, qui tirent leur légitimité de l'élection, sont tiraillés entre le devoir de secouer les rigidités qui font obstacle aux échanges et l'obligation de sécuriser encore davantage les catégories de population qui constituent la majorité de leurs électeurs : personnes âgées et retraités, agents de la fonction publique, corporations protégées par la loi.

L'officialisation du chômage, avec l'inscription des intéressés auprès de l'administration, consacre leur mise à l'écart du corps des salariés. Les pouvoirs publics entretiennent avec soin la frontière qui sépare les inactifs des actifs : malheur au bénéficiaire d'une allocation de chômage qui s'aviserait de prendre un emploi à l'essai ou de s'intégrer en fraude, de sa propre initiative, dans un circuit d'échange informel (travail au noir, commerce non-déclaré)[1].

Le danger le plus réel du chômage contemporain est l'avènement (ou le retour) d'une société duale, avec un noyau de citoyens soucieux de s'en préserver toujours mieux, et une frange de personnes en situation toujours plus précaire. Cette perspective est intolérable même pour la fraction des privilégiés qui a des chances d'en tirer avantage car il n'est personne, aussi riche soit-il, qui goûte la vie dans une forteresse assiégée.

Créer des emplois ?

La réduction de la durée du travail et autres fausses solutions au chômage.

Face à un chômage qui s'étend, l'opinion publique et la classe politique prônent la création d'emplois. Créer des emplois ! Cette injonction, qui revient constamment dans la bouche des responsables politiques est une source inépuisable de malentendus à laquelle il ne serait pas faux d'attribuer le désenchantement de l'opinion publique vis-à-vis de la science économique. Absurde et lourde d'ambiguïtés, l'expression "créer des emplois" relève de la tromperie intellectuelle et d'une grande paresse de l'imagination. Elle entérine la vision statique d'une économie exclusivement composée de salariés de grandes entreprises et d'administrations. Elle fait fi de l'incommensurable diversité des situations individuelles et de leur impermanence.

Parmi les propositions qui fleurissent pour "créer des emplois", la première d'entre elles, la plus démagogique et la plus perverse, est la réduction autoritaire  de la durée légale du travail hebdomadaire. Elle repose sur le "sophisme du bloc-forfaitaire-de-travail", selon l'expression de Paul Samuelson (Economics , tome II, 1951).

Notons d'abord que la réduction du temps de travail est une constante naturelle … en période d'expansion économique. C'est une conséquence inéluctable du progrès technique, de l'enrichissement collectif et de la croissance économique : les hommes tendent à réduire leur labeur quand s'accroissent les utilités qu'ils y trouvent, toutes choses égales par ailleurs ; en effet, l'utilité marginale de leur travail entre alors en concurrence avec les utilités issues du non-travail (repos, promenades, câlineries,…). Nous en arrivons au paradoxe savoureux que mieux l'on travaille, moins l'on a de motif de travailler[2].

Notons ensuite que, s'il s'agit de remédier au sous-emploi, la réduction autoritaire de la durée du travail n'est applicable qu'aux salariés. Les artisans, les travailleurs indépendants, les commerçants et les professions libérales ne peuvent pas être soumis à une réduction autoritaire de la durée légale du travail, quelles qu'en soient les modalités. Ils n'ont pas non plus envie de restreindre leur activité. Même chez les salariés, la réduction arbitraire de la durée du travail, avec compensation par embauches, n'est pas évidente. Comment un petit commerce ou un atelier de trois personnes pourraient-il arithmétiquement réduire de 39 à 35 ou 32 heures hebdomadaires le temps de travail de chacun et compenser par une quatrième embauche ?

Le partage arithmétique du travail, par la voie autoritaire, est encore subordonné à l'adéquation des personnes et des emplois. Les compétences immédiatement disponibles et les aspirations des sans-emplois ne collent pas toujours avec les attentes du marché de l'emploi ; rien ne dit qu'il se trouve dans le pays un nombre suffisant de personnes désireuses de s'embaucher dans telle ou telle tâche, si ces tâches ne répondent pas à leur objectif de sur-vie. Le démographe et économiste Alfred Sauvy montre avec talent comment l'introduction forcée et brutale de la semaine de 40 heures (au lieu de 48) en France, en 1936, s'est traduite par une… aggravation du chômage. Faute de main-d'œuvre qualifiée, faute d'avoir eu le temps et les moyens de s'adapter, certaines entreprises de la métallurgie ont été contraintes de réduire leur production et toutes les activité situées en aval s'en sont ressenties et ont dû réduire leur production à leur tour et souvent licencier. La mesure a affaibli l'économie française et sa levée partielle, deux ans plus tard, a permis un net regain, brutalement interrompu par la guerre[3].

Nonobstant ces obstacles très réels, la réduction autoritaire de la durée hebdomadaire du travail salarié se traduit dans la meilleure des hypothèses par une redistribution des marchandises existantes, sans création de richesses supplémentaires. Dans cette hypothèse, certaines personnes sont en situation de préserver leur pouvoir d'achat réel (travailleurs indépendants, micro-entreprises, professions libérales, etc) en ajustant leurs honoraires, leur prix et, à défaut, leur niveau d'activité. Les autres, les salariés des grandes entreprises, sont tenus de partager la même quantité de richesses avec les ex-chômeurs, avec ou sans maintien de leur salaire nominal.

La réduction autoritaire de la durée légale du travail comble d'aise certains salariés, qui supportaient mal une durée de travail supérieure à leurs besoins effectifs d'activité. Ils ramènent ainsi le niveau de comblement de leurs besoins d'activité au niveau de comblement de leurs autres besoins et réduisent leurs sur-satisfactions… Mais, par ailleurs, d'autres salariés, créatifs, hyperactifs, passionnés… sont brimés dans leur besoin d'activité. Empêchés de combler celui-ci, ils réduisent d'autant leur niveau d'ambition et le niveau de comblement de leurs autres besoins. Ils diminuent en conséquence leur propension à consommer.

Les plaidoyers en faveur du partage du travail fragilisent accessoirement les entreprises nationales face à la concurrence des entreprises de pays plus dynamiques, en Extrême-Orient. Les mêmes responsables ne peuvent à la fois invoquer le partage du travail pour gommer le chômage et exhorter les entrepreneurs à davantage de compétitivité. Quant à la prétention de résoudre le dilemme en imposant une réglementation unique dans les limites du marché européen, elle supporte mal l'examen vue l'hétérogénéité sociale de cet ensemble.

L'argument qui me paraît tout résumer, c'est qu'une réduction autoritaire du temps de travail devrait avant toute chose contrarier le besoin farouche des petits et grands entrepreneurs, des cadres et des ingénieurs - gens hyperactifs par nature - de faire la preuve de leur compétence et de gagner des marchés grâce à leur travail. Elle casserait le ressort qui a permis la révolution industrielle, cet esprit du capitalisme (Max Weber) qui a porté une élite d'entrepreneurs plus actifs et plus dynamiques que les autres à tirer l'ensemble de la communauté vers plus d'efficacité… Une telle réglementation, pour réussir à contrarier les besoins irrépressibles de travail et de jouissance d'une partie de la population, conduirait de fil en aiguille à un régime d'essence totalitaire.

Plus sensée que l'idée d'un partage du travail, l'idée de renforcer la formation professionnelle pour mieux lutter contre le chômage fut le leitmotiv de la France à la fin des années 80. Tandis que plusieurs millions de personnes sans qualification végètent entre sous-emploi (petits boulots) et chômage formel, un certain nombre d'entreprises se disent menacées de devoir freiner leur modernisation en raison du manque de main-d'œuvre qualifiée. À vrai dire, les secteurs économiques qui prévoient des besoins accrus de main-d'œuvre dans les années à venir savent, lorsqu'ils le veulent, prendre les mesures adéquates: augmentation des salaires de la profession afin d'attirer les candidatures, investissement dans des programmes de formation accélérée. L'armée elle-même a prouvé à l'occasion des guerres les plus récentes qu'il était possible de former en un temps record des foules immenses au métier des armes.

Alfred Sauvy a consacré sa vie à tâcher d'éclairer l'opinion: c'est en mettant tout en œuvre pour résorber les besoins insatisfaits que l'on agit contre le sous-emploi et le chômage. La mise sur le marché de biens et de services propres à combler des besoins en jachère pompe l'épargne oisive des acheteurs de ces biens et services, elle accroît le revenu des producteurs et entraîne l'émergence chez ces derniers de besoins inédits qui, à leur tour, font appel au marché. Ainsi se créent de nouveaux flux d'échanges. Plutôt que de "créer des emplois", je préfèrerais donc parler de créer des flux d'échanges ou, tout simplement, de créer des flux. S'il est facile de recenser les flux effectifs, sur lesquels reposent les revenus et le travail de chacun, il est presque aussi facile de recenser ceux qui pourraient exister dans la situation actuelle.

Il y a non-production de travail et de revenu quand, par exemple, embarrassé par mes paquets, je ne trouve pas le taxi que je cherche et pour les services duquel je serais prêt à dépenser le prix habituel (sinon davantage) ; quand, désireux de quelques fruits juteux, je ne trouve chez mon épicier que conserves et fruits abîmés ; chaque fois, en bref, que, saisi d'un besoin conscient, je ne dispose pas de l'opportunité marchande pour laquelle je serais prêt à payer un prix décent. Conséquemment, chauffeur de taxi, commerçant ou autre perdent une occasion de gagner une rémunération supplémentaire. Quant à moi, ne trouvant pas sur le marché ce qui pourrait élever mon niveau global de satisfaction, je me décourage de gagner de l'argent inutile, je réduis ma production et j'accrois les difficultés d'autrui à se satisfaire. Multiplions les occasions ratées par le nombre d'habitants. C'est beaucoup plus de richesses que ne pourraient en produire tous les actifs inemployés.

Lever les entraves au travail

Contradiction: cependant que l'on préconise la création d'emplois par décision administrative, tout est mis en œuvre pour prévenir l'accroissement des flux d'échanges: employés âgés, cadres retraités, travailleurs au noir, cumulards et ouvriers stakhanovistes sont poursuivis par la loi et réprouvés par l'opinion publique. Les entraves administratives, appliquées de façon tatillonne avec l'approbation de l'opinion commune, sont le signe d'une singulière étroitesse d'esprit. Leur justification, avalisée par les responsables politiques, c'est que les contrevenants "volent" le travail d'autrui… Comme si le travail qu'accomplit X pouvait l'être aussi bien par Y!

Que la majorité des individus ne souhaite s'engager qu'avec modération dans le travail est une réalité qui mérite d'être respectée. Mais qu'une minorité trouve à s'épanouir dans les activités d'échanges et réclame de s'y consacrer plus intensément est une chance que doit cultiver la communauté, car cette minorité est susceptible de créer davantage de marchandises pour le plus grand profit de tous et sans nuire aux droits de quiconque. En élargissant l'éventail des marchandises disponibles grâce à son activité, elle stimule les échanges et la circulation de l'argent; elle réduit in fine  le taux de chômage, plutôt qu'elle ne "vole" le travail d'autrui selon les idées reçues!

Il importe donc d'alléger les restrictions à la liberté du travail (durée hebdomadaire, âge limite de mise à la retraite, etc) et de considérer avec indulgence les stakhanovistes.

Quand un chômeur peut gagner un complément de revenu sans risquer de perdre brutalement ses indemnités, il est encouragé à se réinsérer dans la sphère des échanges. Quand un sexuagénaire conserve l'envie de travailler et y est autorisé par la loi (sans être juge, médecin, responsable d'entreprise ou président de la République), il apporte à autrui ses compétences et son énergie. Quand un ménage est encouragé à prendre une aide familiale grâce à des exemptions de charge sociales et de formalités, il gagne en satisfaction, réduit son épargne oisive, accroît la monnaie en circulation; in fine , le fisc s'y retrouve même avec les taxes que lui apporte ce flux d'argent.

En préconisant d'assouplir les entraves qui pèsent sur le travail, mon propos n'est pas de plaider pour une déréglementation sauvage[4] - loin de là - mais que soit bien perçue la cause originelle du chômage: les freins de toutes sortes (politiques, psychologiques, culturels) mis à l'épanouissement des individus les plus actifs... ou ayant la plus forte propension à consommer.

Il appartient donc aux pouvoirs publics de lever les entraves qui empêchent les entrepreneurs de combler les besoins qu'ils auraient identifiés. Il leur appartient aussi aux pouvoirs publics de faire la chasse aux mesures qui contrarient les désirs individuels d'échanges et portent atteinte au bien commun en freinant la circulation de la monnaie. Toute velléité individuelle de production ou d'échange est bonne, sous réserve qu'elle ne contrevienne pas aux règles morales et aux droits d'autrui. Qu'il s'agisse de personnes à la retraite dotées de petits revenus, d'étudiants, de chômeurs,… toutes ces personnes servent le bien commun quand elles apportent sur le marché le fruit de leurs compétences, aussi maigre soit-il: aide au jardinage, au ménage, à la garde d'enfants, à l'aménagement de la maison, etc. L'assouplissement des réglementations économiques, sociales et fiscales serait vain s'il n'était pas doublé d'une action plus proprement politique visant à raffermir les solidarités fondamentales - solidarités familiales, solidarités de voisinage -, à cultiver les rituels qui rassurent les individus, les enracinent dans leur communauté et dans la chaîne des générations, les placent enfin en situation d'ouverture sur les autres[5].

La libéralisation des échanges se heurte à plusieurs obstacles: le reliquat idéologique socialo-égalitariste qui s'émeut lorsqu'il est question de permettre à chacun de s'épanouir à sa manière ; les résistances naturelles de l'administration, toujours plus habile à contraindre qu'à libérer ; enfin, le souci des législateurs de multiplier les procédures de contrôle a priori  au risque d'enlever toute contenu constructif à leurs initiatives… À trop vouloir en faire, l'administration tue les échanges et ouvre la voie à l'injustice (summum jus, summa injuria ). Malgré les dix ou vingt mille textes qui prétendent encadrer la vie d'un pays moyen comme la France (ou grâce à leur insondable complexité), il se trouve assez de gens bien informés et dénués de scrupules pour brouiller les règles du jeu, pour tirer parti des contradictions des réglementations, pour tricher, restreindre leur activité sociale ou dissimuler leurs aptitudes au travail et à la création de richesses nouvelles.

Est-il possible de corriger le tropisme qui entraîne la puissance politique à un excès d'interventions ? — Faute de comprendre les ressorts profonds qui mènent les hommes et guident les échanges, les responsables et les citoyens engagés dans l'action politique se rallient de bonne foi à des solutions à courte vue dont les effets se révèlent trop souvent, sinon toujours, pires que l'inaction. C'est l'application à la politique de l'endiguement : face aux risques d'inondation, les maires des communes riveraines d'un fleuve préconisent force levées de terres, digues et protections de béton ; efficaces contre les petites crues, ces protections rendent le fleuve plus enragé en cas de crues séculaires, en le privant de bassins d'expansion où il épuise son excès d'énergie.

La limitation autoritaire de la durée hebdomadaire légale du travail est une forme d'endiguement, avec des effets pervers pires que les excès qu'elle prétend combattre. La législation est d'ores et déjà bafouée dans certains secteurs tels que le transport routier et le bâtiment et les travaux publics, où les dépassements d'horaires et les embauches d'immigrants clandestins sont tolérés par l'administration, au détriment des droits individuels et de la sécurité publique. Un nouvel abaissement réglementaire de la durée légale du travail aurait pour principal effet d'élargir la sphère de l'illégalité… ainsi que de réduire l'activité générale en brimant les individus les plus actifs.

L'endiguement se retrouve dans la protection juridique des locataires qui, à force de protéger les habitants en place, décourage l'investissement dans la construction locative et conduit les propriétaires à exiger des candidats à la location des garanties de revenu exorbitantes. À Paris, des salariés sont obligés de présenter une fiche de paie égale ou supérieure à trois ou quatre fois le montant de la location ; les plus aisés se résignent à un logement impropre à leur niveau d'ambition alors qu'ils seraient disposés à lui consacrer une plus grande part de leur revenu, les plus modestes sont renvoyés vers les logements sociaux, quand ceux-ci ne sont pas réservés à des passe-droits politiques.

L'endiguement se retrouve jusque dans l'obligation d'inscrire les enfants à l'école publique de quartier, au nom de l'égalité des chances pour tous. Le résultat est une aggravation du mal que l'on prétend guérir : les notables et les bourgeois fuient autant qu'ils le peuvent les quartiers populaires ; ils s'établissent dans les quartiers huppés parce que c'est le meilleur moyen pour eux d'accéder à des établissements de bonne réputation ; le clivage entre riches et pauvres s'en trouve renforcé jusqu'à la ghettoïsation des uns et des autres. Ceux des notables qui ne peuvent s'évader des quartiers en voie d'appauvrissement font le choix, en ultime recours, d'envoyer leur enfants dans des établissements privés.

Une alternative à l'endiguement réside dans l'accompagnement, autrement dit, dans une réglementation qui oriente l'intérêt particulier de chacun, particuliers et entreprises, vers le développement des échanges[6].

Des métiers non-rentables au service de la cohésion sociale

Il est virtuellement impensable que chacun trouve sa place dans les échanges économiques, aussi équilibrés soient-ils. Les malchanceux de la vie, les faibles, les handicapés, les illettrés,… réclament un soutien particulier pour s'insérer dans la société. La lutte contre l'exclusion sociale trouve sans peine à se réaliser par le maintien de métiers non-rentables et la multiplication d'emplois sociaux, à l'initiative des pouvoirs publics, des associations de bienfaisance, voire des entreprises : agriculteurs de montagne, gardiens de square ou de musée, accompagnateurs de personnes âgées, surveillants de métro, pions de collège… 

Les entreprises japonaises pratiquent peu ou prou cette forme de solidarité en affectant une partie de leur main-d'œuvre à des tâches accessoires comme de saluer les clients ou de servir le thé dans les bureaux. Si le chômage, au Japon, se tient à un niveau plus faible qu'en Occident quels que soient les modes de calcul, ce n'est pas tant à l'activité des multinationales qu'en revient le mérite qu'à la subsistance d'un vaste secteur de services. Y trouvent place les nombreuses personnes inaptes aux contraintes qu'imposent le secteur concurrentiel. Le pays préserve aussi à prix d'or une paysannerie relativement nombreuse qui sert entre autres choses de soupape à l'emploi ; il partage cette caractéristique avec la Suisse, autre pays chéri des dieux. En France, selon les mêmes principes, les entreprises et les administrations sont plus ou moins astreintes à faire une place aux handicapés…

Les emplois subventionnés se justifient pleinement quand il ne s'agit que de gommer un volant constant de x% de personnes sans qualification professionnelle et empêchées de trouver leur place sur le marché concurrentiel. Ils offrent à ces personnes une activité qui leur évite de se couper de la société et de souffrir d'un sentiment d'inutilité. De ce point de vue, ils sont infiniment préférables aux allocations qui pourvoient (médiocrement) aux besoins physiologiques des déshérités mais ne se préoccupent pas de leurs besoins tout aussi vitaux d'intégration sociale et de dignité.

En France, au titre des "contrats emploi solidarité", les pouvoirs publics versent un petit salaire aux jeunes gens sans qualification, en contrepartie de prestations sociales. La formule est plus saine que l'octroi pur et simple d'une indemnité, car elle sauvegarde la dignité des intéressés et leur évite de se couper de leurs congénères. Avec des prestations limitées à une vingtaine d'heures par semaine, elle ne les prive pas de la liberté de chercher un emploi plus profitable, de se former… ou de profiter du temps qui passe[7]. L'octroi d'un salaire contre un service mérite d'être étendu à toutes  les personnes qui ont besoin d'un complément de ressources ou désirent simplement se rendre utiles, sans considération d'âge ou de qualification : étudiants pauvres, chômeurs ordinaires, femmes au foyer, jeunes retraités, etc. En se substituant à l'aide sociale et aux allocations de survie, tous comptes faits, il ne devrait pas revenir plus cher que l'assistanat, tout en offrant l'avantage considérable de multiplier les opportunités de services.

En application de la théorie des besoins, l'octroi d'un salaire contre un service constitue un moyen de relancer les circuits d'échanges et, ce faisant, l'activité économique. D'une part, en se rendant utiles, certaines personnes (femmes au foyer ou jeunes retraités) comblent un besoin d'intégration sociale et, ayant levé ce blocage, elles peuvent envisager d'améliorer leur niveau global de satisfaction en comblant d'autres besoins. Plus confiantes en elles-mêmes, plus sereines, elles sont disposer à rechercher un supplément de confort ou des loisirs plus actifs. D'autre part, en permettant aux collectivités locales et aux associations de répondre à des besoins inexprimés et non-solvables : aide à domicile pour les handicapés et les personnes âgées, soutien scolaire dans les établissements d'enseignement, encadrement des adolescents de milieux défavorisés, protection de l'environnement et entretien des sites naturels,… l'octroi d'un salaire contre un service lève des blocages chez les bénéficiaires directs ou indirects de ces services. Il leur permet également d'envisager un compromis longévité/plénitude plus ambitieux et les encourage à s'engager davantage dans les réseaux d'échanges. Des malades réconfortés, des parents rassérénés sur le sort de leurs enfants, des citadins appréciant de vivre dans une ville paisible, des touristes sûrs de trouver leur bonheur en villégiature, tout cela fait en définitive des citoyens disposés à consommer davantage et à travailler plus assidûment avec la perspective de pouvoir profiter de leurs gains.

Je suis tenté de voir dans les emplois sociaux ou d'intérêt général le prolongement d'une tradition biblique qui recommandait de laisser après la moisson suffisamment d'épis dans les champs pour que les pauvres glaneuses y trouvent leur subsistance. Même financés par l'impôt, ces emplois constituent une charge raisonnable : en contrepartie d'une contribution maximale de x% de l'ensemble des revenus, la collectivité y puise la garantie d'une meilleure harmonie entre tous les citoyens.

Mais, bénéfiques socialement, les emplois non-rentables ne peuvent pas remédier seuls à un chômage qui progresse. À quoi sert-il de prélever aujourd'hui x% des revenus du secteur concurrentiel si, demain et dans les années à venir, les producteurs continuent de perdre des marchés et de licencier ? Le chômage appelle un diagnostic complet et d'autres réponses.

En tout état de cause cependant, aucune magie (suppression du salaire minimum, baisse des charges patronales, contrat emploi solidarité, etc) ne permet de faire l'économie d'une réforme des structures qui tendent à scinder la société française en blocs antagonistes, avec pour première conséquence de stériliser les flux monétaires et d'asphyxier les réseaux d'échanges: rentiers, catégories à revenus garantis (retraités, fonctionnaires,…), privilégiés du système existant (hauts fonctionnaires, managers, responsables politiques, notables,…) d'un côté, illettrés, minorités ethniques, salariés non qualifiés, artisans, petits entrepreneurs de l'autre.

Observation sur les insuffisances de l'assistanat

La charité et l'assistanat sont légitimes lorsqu'ils s'appliquent à des situations d'urgence. Ils ne le sont plus guère lorsqu'ils tendent à se pérenniser. Car assister un individu, c'est l'empêcher de se rendre utile aux autres et de prendre sa part des échanges; c'est l'empêcher de s'affirmer par rapport à ses semblables, le priver de donner un sens à sa vie, lui enlever le sentiment que sa vie n'est pas fortuite. L'individu assisté est porté à ne pas combler ses autres besoins plus haut que ceux-là; il se soucie moins que jamais d'améliorer son propre sort, de se prendre en charge et de cultiver ses potentialités.

La République française offre une démonstration a contrario  de la justesse de la théorie des besoins. Dans ses rapports avec ses possessions d'Outre-mer et ses protectorats d'Afrique, elle fait l'expérience d'une aide financière en constante progression qui va de pair avec une dégradation des conditions de vie[8]. L'aide est dilapidée dans le luxe ostentatoire ou dans des manifestations d'auto-destruction (alcool, drogue, violence). Dans la mesure où elle n'est pas le produit direct de la volonté des intéressés, elle annihile les efforts individuels conduits sur place ; elle sur-satisfait certains besoins sans en combler d'autres dans la même mesure et désorganise l'échelle des prix et des valeurs. Les administrations chargées de l'aide ne font rien qu'accroître les privilèges des classes dirigeantes et creuser le retard de ces territoires sur les régions et pays environnants. Pour s'en convaincre, il n'est que de comparer la situation économique et sociale à la Réunion et à l'île Maurice, ou encore les taux d'alphabétisation des pays francophones et anglophones d'Afrique noire !

Une aide bien ajustée aux besoins est-elle concevable ? — Guère. Le système sicilien d'appropriation des aides publiques et européennes par la Mafia est l'aboutissement quasi-inéluctable d'une disjonction entre l'offre et la demande. Lorsque les richesses ne vont pas spontanément là où existe une demande active mais sont gérées par des fonctionnaires ignorants des circuits économiques naturels, elles deviennent d'autant plus vulnérables vis-à-vis des brigands à l'affût.


[1] Dans le Nord de la France, une association professionnelle a rapproché des cadres au chômage et des petites entreprises. Il s'agissait que les premiers mettent en route des projets dormants susceptibles de déboucher pour eux sur un emploi solvable ; mais l'idée que les intéressés conservent pendant quelques mois leur statut de chômeur et leurs indemnités a scandalisé l'administration et manqué de faire capoter l'initiative (Sérieyx H., L'effet Gulliver , Calmann-Lévy, Paris, 1994, page 178).

[2] Fort heureusement, si l'on peut dire, cette diminution est tempérée par l'ingéniosité des chercheurs, ingénieurs et commerciaux de la sphère marchande qui mettent au point des artefacts permettant de combler à bon compte des besoins naguère couverts par des opportunités non-marchandes. Grâces soient rendues à la télévision par câble, au voyage aérien, au camescope, au walkman et à toutes autres innovations des années 70-80 qui ont contribué à développer les échanges économiques… et relancer la propension au travail.

[3]Histoire économique de la France entre les deux guerres , Economica, Paris, 1984, page 361.

[4] Les activités qui méritent d'être légitimées n'ont rien de commun avec les embauches illégales de travailleurs clandestins,… même si l'opinion publique range les uns et les autres sous la même appellation de travail au noir. L'embauche illégale, qui dénie toute protection sociale et tout droit aux intéressés, relève de l'esclavage. L'activité non déclarée d'un travailleur indépendant est assimilable, au pire, à une fraude fiscale et, dans certains cas, à une concurrence déloyale.

[5] « Un monde sans rites, c'est un monde brut, réduit à la matière, au poids et à la mesure, alors qu'un monde ritualisé instille l'histoire dans les choses, leur donne sens et nous permet d'être ensemble » (Cyrulnik B., Les nourritures affectives , Odile Jacob, Paris, 1993, page 122).

[6] S'agit-il de favoriser l'emploi ? — Les entreprises assument une fonction sociale en permettant à leurs salariés de se rendre utiles et de combler leur besoin d'activité. Un abattement de charges forfaitaire , sur chaque emploi à durée indéterminée, doit légitimement rémunérer cette fonction… Selon ce principe, tout employeur reçoit mois après mois une somme forfaitaire pour chaque personne liée à lui par un contrat de travail. Un tel abattement favorise l'embauche en diminuant l'incidence du nombre  de salariés sur le bilan de l'entreprise ; comme les salariés à temps partiel, en congé maternité ou en congé sabbatique donnent droit, comme les autres, à un abattement forfaitaire, l'employeur ne leur tient pas rigueur de leur souhait de travailler moins.

L'abattement forfaitaire permet opportunément de légaliser les travailleurs non déclarés qui rendent de menus services à leur voisinage : si l'abattement est de 1000 francs par mois, ce qui correspond aux charges qui pèsent ordinairement sur un revenu brut de 3000 francs environ, toute personne gagnant moins de 3000 francs n'a plus à payer de charges et n'a donc pas à s'inquiéter de déclarer ses gains… Le coût de l'abattement forfaitaire peut être compensé par la fiscalité ou par une augmentation des taux sur les cotisations proportionnelles, cette dernière mesure ayant l'effet de réduire les salaires nets les plus élevés.

S'agit-il de favoriser le logement et l'investissement dans la pierre ? — Les bailleurs privés sont ordinairement lésés par une législation qui fait la part belle aux mauvais payeurs sous prétexte de protéger les personnes en difficulté. De là une incertitude qui pèse sur l'investissement locatif et dissuade les propriétaires d'héberger des personnes à revenus modestes.

Il s'agit que les bailleurs puissent expulser sans délai les locataires coupables de grivèlerie. Il s'agit d'autre part que les personnes justifiant d'une difficulté passagère (chômage) puissent faire appel à la puissance publique pour payer leur loyer, car il n'est pas sain que le bailleur ait à assumer les conséquence financières d'une situation sociale dont il n'est pas responsable. À ces dispositions propres à lever les inhibitions des investisseurs, il est concevable d'ajouter un abattement d'impôt forfaitaire sur les revenus tirés de chaque location, afin de compenser le surcoût lié à la gestion des petits loyers et d'encourager l'octroi de logements à des personnes à faibles revenus… Sur l'action de l'Etat et de la puissance publique, voir le dernier chapitre du Livre 6.

[7] Le contrat emploi solidarité fait, il est vrai, l'objet de nombreuses critiques. C'est que les pouvoirs publics, et en particulier les maires, y recourent pour des emplois ordinaires car cela leur convient mieux que d'embaucher des fonctionnaires coûteux et, surtout, irrévocables. Dans l'éventualité d'un alignement du statut de la fonction publique sur les conventions communes entre salarié et employeur, le contrat emploi solidarité reviendra à sa double vocation : conserver à chacun une dignité sociale et combler des besoins non-solvables.

[8] Selon le même principe, je serais tenté de chercher dans l'excès d'attention porté par le gouvernement français à la Culture une explication à la médiocre créativité des artistes et des intellectuels dans les années 80. Quand les uns et les autres sont rassasiés d'honneurs et de rentes, quand leur bien-être dépend moins de la reconnaissance du public que de la bienveillance d'un ministre ou d'une commission officielle, qu'ont-ils besoin de donner le meilleur d'eux-mêmes ? C'est pourquoi l'on n'observe rien de comparable à la décennie précédente qu'illustrèrent Truffaut, Rohmer, Foucault, Braudel, Tournier etc.


Publié ou mis à jour le : 2018-02-17 16:48:58

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Sous le pseudonyme de Joseph Savès, le groupe de réflexion Nos utopies réunit un historien suisse de l'économie, un démographe français ainsi que le créateur du site d'Histoire Herodote.net et des contributeurs engagés dans la vie de la cité.

Analysant notre époque sous différents aspects (social, environnement, démographie), nous ne nous satisfaisons pas de l'avenir qui se dessine. Nous proposons en conséquence des alternatives plus souriantes, voire utopiques, dans une démarche réaliste et constructive. Nous sommes aussi très attentifs à votre opinion...


 

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