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Les échanges et le travail
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Livre 3 : Les échanges et le travail

Chapitre 8 - Croissance économique et progrès technique


Réflexion sur les trois grands secteurs d'activités

Lorsque Colin Clark a mis en évidence un découpage des activités humaines en trois catégories ou secteurs : primaire (mines, pêche et agriculture), secondaire (industrie manufacturière) et tertiaire (services), celui-ci coïncidait avec une répartition de la population active de son temps en trois catégories sociales du même ordre de grandeur : agriculteurs, ouvriers et employés. 

Le découpage aurait-il été suggéré par l'antique division tripartite des sociétés indo-européennes (paysans, forgerons et guerriers, prêtres et dirigeants) ? — Peu importe… Il apparaît aujourd'hui très déséquilibré, avec une population paysanne réduite à presque rien dans les pays industrialisés et une classe ouvrière en voie d'étiolement. Quelques affinements ont été apportés à la théorie : ainsi, dans le tertiaire qui fait désormais figure d'attrape-tout, on distingue les services marchands des autres services (administrations). Mais cela ne suffit pas. Il devient difficile de distinguer une entreprise agricole moderne, qui fait de l'élevage ou de la culture hors-sol, d'une entreprise industrielle. Pareillement, au sein d'une activité industrielle, le travail d'élaboration directe recule régulièrement au profit de tâches intellectuelles semblables en tout point à celles du secteur tertiaire, effectuées en interne ou par des prestataires extérieurs.

Malgré ce flou, la distinction entre biens et services est entrée dans le langage courant depuis plusieurs décennies. Elle se fonde sur la répartition des différents constituants du coût. Les services se distinguent des biens (manufacturés ou agricoles) par la très faible part des matières premières et des composants matériels dans leur coût, et par la prépondérance des prestations intellectuelles ou de communication.

Jean Fourastié explique la part croissante des services dans le revenu national des sociétés industrialisées par la saturation de la demande en biens agricoles et un début de saturation en produits manufacturés. Il anticipe la théorie des besoins : la hausse générale des revenus va de pair avec l'émergence de besoins supérieurs à prédominance affective et plus éloignés des préoccupations physiologiques. Ils correspondent à des consommations qui relèvent plus particulièrement des services.

Jean Fourastié a repris la terminologie de Colin Clark en la fondant sur le degré d'intégration du progrès technique, mesuré par l'évolution comparée des rendements. Ainsi l'économiste caractérise-t-il le secteur des services par des prix relatifs généralement élevés. On peut voir comme lui dans ce phénomène la conséquence d'une moindre pénétration du progrès technique dans le tertiaire. La thèse, plausible de son vivant (progrès rapides dans l'industrie, plus lents dans l'agriculture, très lents dans les services), ne l'est plus guère à la fin de ce siècle. Des activités classées parmi les services (traitement de texte, restauration d'entreprise, organisation de voyages,…) ont considérablement évolué dans les années 80, avec l'informatique, et sont devenues hautement techniques. Doivent-elles pour autant être reclassées dans le secteur secondaire ? Même chose pour le secteur agricole où l'apparition de technologies sophistiquées change du tout au tout les conditions de production. À l'opposé, les industriels redécouvrent des procédés moins gourmands en haute technicité, où le savoir-faire humain répond mieux à l'attente des clients pour des produits personnalisés et de qualité.

Une autre hypothèse sur le prix élevé des services tient tout simplement dans une très forte demande pour les opportunités de ce secteur… Elle est tout-à-fait plausible puisque les besoins en voie d'émergence correspondent à peu de chose près aux opportunités développées par le secteur tertiaire. Comme ces besoins sont les plus cruciaux car c'est par eux que passe l'élévation du niveau d'ambition, les individus sont disposés à consacrer leur revenu disponible aux marchandises destinées à les combler.

La classification des activités d'échange selon le degré d'intégration du progrès technique ne sert plus guère qu'à alimenter les commentaires des économistes et des étudiants. Quant à la sectorisation de Colin Clark, elle est trop imprécise pour servir à autre chose qu'à distinguer un pays industrialisé d'un pays pauvre : un pays pauvre se caractérise, ainsi, par un secteur primaire important parce que les ressources individuelles (autrement dit la productivité du travail) ne permettent pas de combler beaucoup plus que les besoins physiologiques vitaux.

Dans les années 1930, le niveau de développement d'un pays se mesurait à sa production d'acier, considérée comme la base d'une économie moderne. L'acier était le matériau de base qui entrait dans la fabrication des véhicules, trains, machines et immeubles (béton armé). Depuis qu'ont émergé des technologies fondées sur l'électronique et l'informatique, cette vision apparaît singulièrement rétrécie. Elle perdure toutefois dans l'assimilation commune entre développement économique et production-consommation de biens matériels ou d'artefacts (voitures, hifi, vêtements,…). Mais rien n'interdit qu'une communauté soit prospère et se développe avec une production et une consommation réduites de tels biens ; il suffit que les hommes qui la composent privilégient les échanges de services pour la résorption de leurs besoins. Ainsi, ils peuvent combler leurs besoins de rencontres en participant à des kermesses locales et à des manifestations ludiques sur leur lieu de vie. Leurs dépenses se ramènent à des taxes, abonnements, cotisations ou droits d'entrée. Du point de vue de la comptabilité nationale et du PNB, cela ne fait pas de différence avec des voyages en avion vers un lointain club de vacances et une consommation importante de ressources matérielles, à commencer par le kérosène et l'usure de l'avion.

La spirale du progrès technique

À partir des thèses de Clark et Fourastié revues et corrigées, je voudrais lancer quelques pistes de réflexion sur le progrès technique. Celui-ci, facteur essentiel de développement des ressources individuelles, apparaît comme l'outil mis au service de la sur-vie. Il serait excessif, comme Jean Fourastié tendrait à le penser, d'en faire l'alpha et l'oméga du développement économique. La technologie reste vaine, inopérante, voire inutilisée, sans un environnement social et culturel approprié à sa mise en œuvre, sans la volonté individuelle et collective de progrès.

À supposer que cette volonté et cet environnement existent, comment se développe le progrès technique ? — L'image d'une spirale est représentative du phénomène. En effet, tous les progrès techniques dans les activités humaines sont liés les uns aux autres par un enchaînement sans fin des causes et des effets. Un progrès dans un secteur donné se traduit par :

- un gain de productivité qui libère du temps et de l'énergie, autrement dit des ressources humaines,

- des innovations technologiques.

Selon les priorités de la grille des besoins, une petite partie des ressources humaines économisées allège la peine des hommes et se convertit en réduction du temps de travail. Le reste est disponible pour développer d'autres activités de façon à élever le niveau d'ambition.

Les avancées technologiques ont pour effet de lever les facteurs limitants. En général, elles génèrent aussi des retombées tant en aval qu'en amont de leur domaine d'origine de sorte qu'elles tirent toutes les activités vers le haut et ne laissent aucun secteur d'activité à l'écart. Certaines jouent un rôle capital dans le développement économique par leur effet boule de neige. Il n'est que de penser à l'invention du microprocesseur (1971) qui a engendré la micro-informatique, stimulé l'informatique et provoqué indirectement une explosion de l'offre en matière électronique, aéronautique, spatiale, médicale,… Juste retour des choses, les avancées en informatique ont amélioré la technologie du microprocesseur.

Le progrès technologique prend l'allure d'une spirale dont la section figure le niveau de développement technologique et les génératrices, les secteurs d'activité : grâce au minerai de fer qu'ils extrayaient de leur sous-sol à la pioche, les Britanniques ont pu, au XVIIIe siècle, construire des machines à vapeur. Elles leur ont permis, dans un deuxième temps, d'automatiser et d'intensifier l'extraction du minerai, de sorte qu'ils ont pu remiser la pioche au musée. C'est l'effet spirale.

Imaginons la base de la spirale : c'est l'homme n'ayant d'autre outils que ses mains et son cerveau. Pour échapper à la fatalité d'une économie de subsistance réduite à la cueillette, il élabore ses premiers artefacts, pierres taillées, bâtons fouisseurs ou autres. Ces outils lui permettent de substituer partiellement l'élevage et la culture à la chasse et à la cueillette. C'est un premier pas pour s'éloigner du niveau zéro de technicité. Il vient un stade où l'homme ne produit plus rien sans passer par l'intermédiaire d'outils de sa fabrication ; c'est la Révolution industrielle du siècle passé. Ménageant de mieux en mieux sa peine, l'homme arrive à s'abstraire du monde physique dont il tire sa subsistance. Ce mouvement se poursuit de nos jours et n'est sans doute pas près de s'achever, chaque progrès suscitant des progrès dans les secteurs. C'est le mineur qui remplace la pioche par la machine à vapeur, puis par un robot guidé à partir d'une salle de commande installée en surface.

La spirale du progrès technique offre un aperçu inédit sur la sectorisation de Colin Clark : les activités primaire, secondaire et tertiaire apparaissent en effet comme autant d'étapes dans le mouvement qui éloigne l'homme de l'activité proprement physique. Chacune se traduit par un supplément de technologie. À un moment donné de l'Histoire, ces étapes ont pu coïncider à peu près avec trois grandes catégories de besoins : physiologiques, de confort, d'épanouissement. Ces coïncidences se dissipent peu à peu, à mesure que la technologie pénètre indistinctement tous les secteurs, l'extraction minière et la pêche aussi bien que les loisirs et la santé. D'ici quelques décennies, il pourrait ne plus rien rester de la répartition des activités en trois secteurs, dans les pays les plus avancés.


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La monnaie

Publié ou mis à jour le : 2018-02-17 18:38:50

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Joseph Savès anime le groupe de réflexion Nos utopies avec, à ses côtés, un démographe et le créateur du site d'Histoire Herodote.net. Lui-même enseigne l'Histoire économique dans un institut supérieur des affaires en Suisse.

Il réunit ici ses billets sur l'actualité ainsi que ses analyses et ses propositions d'ordre politique. Utopiques parce que résolument décalées par rapport aux discours convenus, celles-ci n'en sont pas moins lucides, concrètes et réalisables.


 

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