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Une théorie des besoins
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Livre 1 : une théorie des besoins

Chapitre 7 - Bonheur, épanouissement et ambition


« Agir de façon pleinement vertueuse, ce n'est rien d'autre qu'agir, vivre et préserver l'être — ces trois attitudes ayant la même signification — car la raison  nous l'impose, dans le sens de notre propre avantage » (Spinoza, L'Éthique).

Bonheur

Le lissage de la grille des besoins, par la disparition des insatisfactions et des sur-satisfactions dans l'immédiat et le futur prévisible, ne débouche-t-il pas sur le bonheur, ce pont aux ânes de la philosophie ? — Moralistes et philosophes du passé ont fait de la recherche du bonheur le mobile premier de la vie. Pourquoi pas? Mais le terme sème le trouble. Dans le langage courant, il évoque davantage la satisfaction béate de l'esclave bien nourri que la conduite de l'homme de mérite.

Cette vision d'un bonheur éthéré ou ataraxique est illusoire quand les sollicitations de l'environnement, le vieillissement de l'organisme, l'épuisement des satisfactions, bref, le bouillonnement de l'activité humaine, remettent incessamment en question le lissage de la grille des besoins et ne permettent à personne de relâcher son effort. Le bonheur, dans ces conditions, n'apparaît pas comme une fin en soi mais comme un état transitoire toujours remis en cause par les aléas de l'existence. C'est un équilibre à partir duquel il reste possible de progresser plus avant dans la quête de plénitude. Même le bonheur romanesque de la famille bourgeoise dans un manoir bucolique loin des folies du monde, même ce bonheur, donc, n'est pas un aboutissement : les personnes en question n'ont pas la certitude de le conserver et doivent en permanence travailler à le consolider, pour elles et pour leurs enfants.

Tournant le dos à la conception d'un bonheur immobile, je préfère explorer l'idée de bonheur dynamique, que j'appelle aussi épanouissement. De l'exposé des principes fondamentaux de la théorie des besoins dérive à mon sens une définition du bonheur comme de l'état général le plus satisfaisant qu'un individu puisse ressentir dans un contexte déterminé. Cet état correspond au niveau global de satisfaction obtenu lorsque tous les besoins sont comblés conformément à l'objectif de sur-vie, par l'emploi optimum de toutes les ressources disponibles, sans insatisfaction, gaspillage ou sur-satisfaction.

L'âge n'a a priori rien à voir avec l'épanouissement. À l'âge mûr, l'expérience peut compenser les effets récessifs du vieillissement en aidant au comblement des besoins… du moins chez la personne qui s'est régulièrement conduite selon un objectif de sur-vie en adéquation avec ses prédispositions innées et a pris soin de cultiver celles-ci et de les consolider. Celle-là peut viser un niveau d'ambition plus élevé d'année en année, au mépris de l'âge, car elle bénéficie d'une rente d'ancienneté et d'expérience: affinant ses aptitudes, elle dégage des réserves d'énergie pour satisfaire à des aspirations sous-jacentes. Il n'est que de voir comment s'affirme avec éclat chez les quinquagénaires installés le goût du pouvoir et la volonté d'affirmation de soi.

Il vient cependant un moment  où l'homme doit réduire ses ambitions et son objectif de sur-vie. Se dégrade en lui la qualité des capteurs neuro-psychologiques indispensables pour mesurer les sollicitations du milieu ; se dégrade aussi la capacité physique et mentale de répondre à ces sollicitations. À l'affaiblissement physique et intellectuel s'ajoute chez le vieillard la perte de sens de sa vie lorsque, ayant vu mourir ses proches et ses amis, n'ayant plus la capacité d'entreprendre, il ne ressent plus d'aspirations ni de désirs. Son bonheur s'échappe et fuit. Il renonce à se battre pour sa longévité lorsqu'il ne voit plus dans son avenir de possibilité de plénitude.

L'ignorance, garante du bonheur!

Quelle relation existerait-il entre le bonheur et le niveau de développement économique?

L'anthropologue Marshall Sahlins [1] a troublé maints esprits en développant l'idée que les chasseurs-cueilleurs du Paléolithique vivaient dans l'abondance par le fait qu'ils comblaient tous leurs besoins matériels (essentiellement la nourriture) avec un minimum d'efforts. Ignorant l'agriculture, l'élevage et l'artisanat, ces hommes n'avaient pas les moyens techniques de produire des biens thésaurisables. Voués à la chasse et à la cueillette, condamnés au nomadisme, ils n'avaient pas la tentation de travailler en vue d'engranger des biens et s'en tenaient à la consommation des ressources au demeurant abondantes que leur prodiguait la Nature. Dans la quasi-impossibilité de différer des satisfactions, ils n'avaient guère à se soucier de longévité. Ce faisant, ils ne pouvaient viser un compromis longévité/plénitude ambitieux et s'en tenaient à un niveau d'activité modéré de leurs fonctions, tant pour les composantes de la plénitude que pour celles de la longévité. De là une apparence de sérénité qui leur a valu les qualificatifs de société immobile ou peuple sans Histoire.

Peuples sans Histoire? Sociétés immobiles? — Songeons que ces premiers hommes ont, il y a 18000 ans, peint Lascaux. Que leurs descendants ont, il y a 6000 ans, dressé les menhirs et les dolmens tels ceux de Bretagne. Que ces entreprises démesurées par rapport à leurs ressources technologiques n'avaient pas d'autre but que religieux ou funéraire. Elles n'avaient rien à voir avec la préoccupation de survie physiologique qui, pourtant, devait tarauder ces gens vivant dans des huttes de branchage et en majorité condamnés à mourir avant l'âge de 40 ans. Si médiocre, donc, que fut à nos yeux leur niveau d'ambition, il n'excluait pas des préoccupations affectives ou ludiques, créations artistiques et entreprises architecturales, orgies et fêtes, jeux et guerres, etc. En conformité avec la théorie des besoins, les premiers hommes, aussi Hommes que nous-mêmes, ressentaient dans toute leur acuité les besoins de plénitude comme les besoins de longévité; ils se préoccupaient de combler les premiers au même niveau que les seconds…

Comme ils arrivaient sans mal à lisser leur grille des besoins, les chasseurs-cueilleurs du Paléolithique semblent donc avoir trouvé un relatif bonheur dans ce que Sahlins une société d'abondance. Faut-il alors envier ces hommes préhistoriques (…ou aussi bien les ruraux du Bon vieux temps) comme le croient les thuriféraires de l'Age d'Or? Echangerions-nous nos conditions de vie contre les leurs? — À coup sûr, non. Pour la simple raison qu'il s'ensuivrait une baisse dramatique de notre objectif de sur-vie, avec une espérance de vie considérablement diminuée. Le seul fait de connaître la possibilité où nous sommes de vivre environ trois-quarts de siècle nous rend cette perspective inacceptable. D'autres aspects de la vie primitive rebuteraient les plus déterminés d'entre nous, comme la privation des trésors de savoir et de culture accumulés par quelques millénaires d'Histoire.

En termes généraux, disons qu'il est malaisé, sinon impossible, à quiconque de passer volontairement à un objectif de sur-vie plus médiocre, même si celui-ci est proprement lissé. Si cela venait malgré tout à se faire, l'état d'équilibre serait immédiatement rompu car la personne, forte de son savoir, tendrait irrésistiblement à rechercher les objectifs de sur-vie ambitieux qu'elle aurait connus auparavant.

Le parallèle entre nos ancêtres et nous-mêmes illustre une vérité constante: lisser la grille des besoins dans la limite des resssources connues suffit au bonheur de chacun. Les choses changent lorsque nous pressentons des ressources et des opportunités susceptibles de nous conduire à un compromis longévité/plénitude plus ambitieux.

Illustration: nous nous savons incapables d'empêcher la dégénérescence des cellules nerveuses et de guérir de nombreuses maladies. Aussi notre souhait de demeurer éternellement jeunes relève-t-il de la vanité, nous acceptons le vieillissement, la maladie, également la calvitie et les rides, comme une part de nous-mêmes. Ces handicaps marquent les limites aujourd'hui indépassables de nos niveaux d'ambition. Ils génèrent des gênes diffuses mais ne s'expriment pas par des insatisfactions et des besoins.

Qu'en sera-t-il si, un jour, émerge la possibilité de remédier à tel ou tel de ces handicaps? — Les personnes douées d'un fort thymos ne supporteront plus leur situation antérieure. Quoi qu'il leur en coûte, elles chercheront le moyen d'élever leur niveau d'ambition jusqu'à effacer les signes physiques du vieillissement. Et les autres, qui, par paresse ou impuissance, renonceront à l'effort, ne pourront plus continuer de faire comme avant car elles seront taraudées par l'alternative d'un mieux possible et d'un compromis longévité/plénitude plus ambitieux. Elles ressentiront comme une insatisfaction ce qui précédemment leur apparaissait comme une fatalité tolérable. C'est qu'il y a une différence entre une situation dont on n'a pas connaissance qu'elle puisse être améliorée et la même situation que l'on peut comparer à un mieux…

 
[1] Sahlins M., Âge de pierre, âge d'abondance , édition française, Gallimard, Paris, 1976.

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Besoins et opportunités

Publié ou mis à jour le : 2018-02-15 11:35:07

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Joseph Savès anime le groupe de réflexion Nos utopies avec, à ses côtés, un démographe et le créateur du site d'Histoire Herodote.net. Lui-même enseigne l'Histoire économique dans un institut supérieur des affaires en Suisse.

Il réunit ici ses billets sur l'actualité ainsi que ses analyses et ses propositions d'ordre politique. Utopiques parce que résolument décalées par rapport aux discours convenus, celles-ci n'en sont pas moins lucides, concrètes et réalisables.


 

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