Le blog de Joseph Savès
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Une théorie des besoins
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Livre 1 : une théorie des besoins

Chapitre 3 - Activités et dissipation d'énergie


Définition de la conduite

Rappel : l'objectif de sur-vie définit la direction dans laquelle s'inscrit l'existence. Il est indépendant du milieu, il caractérise la résistance opposée au dépérissement et à la mort.

L'individu garde le même objectif de sur-vie s'il est transposé de Paris (XXe siècle après J.C.)  à Lascaux (-16000 avant J.C.)… à quelques variantes près selon les conditions dans lesquelles mûrit sa personnalité. Mais son compromis longévité/plénitude repose sur l'environnement. Il diffère entre Paris et Lascaux, car, si l'individu sait à peu près ce qu'il veut faire de sa vie, sa capacité à y arriver dépend de son milieu naturel et social. À thymos  identique, l'individu n'a pas accès aux mêmes perspectives selon qu'il affronte les incertitudes du Paléolithique ou jouit des attentions de l'Etat-Providence… ou selon qu'il vit dans une société ouverte ou dans une société de privilèges.

J'appelle conduite l'ensemble des actions par lesquelles, dans un environnement déterminé, un individu se rapproche de son objectif de sur-vie[1]. La conduite est dictée par la volonté de choisir, face à des circonstances largement imprévisibles, les réponses qui garantissent le mieux la sur-vie. Les actions sont définies par rapport à la situation effective de l'individu dans l'instant. J'appelle de la sorte le degré d'avancement de l'individu sur le chemin de la sur-vie. C'est un combiné du résultat de ses actions antérieures et de l'incidence du milieu. L'individu modifie à chaque instant sa situation effective de manière appropriée à son compromis longévité/plénitude, dans les limites de ses aptitudes et de ses disponibilités, selon la conscience qu'il a de celles-ci.

Les actions que recouvre la conduite manifestent deux sortes d'intentions:

- maintenir le niveau d'ambition déjà atteint, aussi appelé niveau global de satisfaction, et ne pas s'éloigner de l'objectif de sur-vie lorsque l'environnement se montre réfractaire; devant un obstacle inédit, l'individu, quel qu'il soit, cherche en lui des ressources en énergie, en pouvoir de décision, en volonté d'aller de l'avant pour le surmonter autant que faire se peut,

- se rapprocher de l'objectif de sur-vie et arriver au niveau d'ambition requis par le thymos lorsque l'environnement et les ressources s'y prêtent; l'individu quel qu'il soit est porté à aller toujours plus loin dans la voie de la sur-vie, sans jamais se tenir pour définitivement comblé.

NB: les actions volontaires n'ont rien à voir avec les réactions mécaniques aux stimuli  de l'environnement qu'ont décrites les behavioristes.

Actions et fonctions organiques

Le passage de la situation effective au niveau d'ambition requis par le compromis longévité/plénitude se traduit par un changement dans les niveaux d'activité des fonctions de l'organisme.

Les actions se rapportent aux fonctions de l'organisme. J'appelle fonction toute capacité de l'organisme d'un être vivant à changer d'état. La capacité de plier le doigt est une fonction, de même que la capacité de fixer du regard un objet, de même encore que la mémorisation d'une information. En remontant dans la structure vivante jusqu'au niveau cellulaire, les biologistes ont défini des fonctions élémentaires qui se traduisent par l'aptitude à produire des protéines. C'est de ces fonctions élémentaires que dérivent par étapes successives des fonctions plus complexes telles que bouger un bras, enregistrer une sensation (impression visuelle, odeur,…) ou absorber un aliment, qui peuvent directement être commandées par le cerveau. Chaque fonction réunit quelques-uns des organes corporels (membres, systèmes digestif ou respiratoire, ossature, etc) ainsi qu'une partie du système neuro-cérébral. La vision est par exemple constituée des organes de la vue, des nerfs optiques et d'une zone du cerveau spécialisée dans la transmission des ordres et dans le traitement et l'enregistrement des signaux perçus.

Elémentaires ou complexes, les fonctions ne débordent pas de l'emploi pour lequel elles sont programmées. Cette caractéristique commune, capitale, se vérifie à travers les découvertes de la biologie moléculaire. «Parmi les milliers de réactions chimiques qui contribuent au développement et aux performances d'un organisme, chacune est provoquée électivement par une protéine-enzyme particulière (…). C'est avant tout par leur extraordinaire électivité d'action que les enzymes se distinguent des catalyseurs non biologiques employés au laboratoire ou dans l'industrie»[2]. L'observation émerveillée du biologiste, si elle vaut pour les éléments inférieurs de la structure vivante, vaut également pour les éléments plus évolués ou plus complexes, qui ne sont rien de plus que l'agencement de réactions chimiques. Elle est extensible aux fonctions de l'organisme.

Je propose le postulat suivant : comme l'enseigne la biologie cellulaire et selon le principe d'électivité mis en évidence pour les enzymes, les fonctions sont parfaitement autonomes et disjointes les unes des autres; à chaque fonction élémentaire correspond une action élémentaire qu'elle et elle seule est en mesure de conduire.

Fonctions et dissipation d'énergie

Les fonctions - ou changements d'état - se signalent, au niveau corpusculaire, par une dissipation d'énergie. C'est en dissipant de l'énergie que les fonctions se maintiennent à leur niveau d'activité. Plus élevé le niveau d'activité auquel elles sont astreintes, plus grande leur dépense énergétique.

Dans un roman fantastique de Balzac (La peau de chagrin), un jeune homme se rapproche de sa mort chaque fois qu'il émet un souhait extérieur à la sphère de ses besoins usuels, soit qu'il recherche du plaisir, soit qu'il réponde à l'amour de son amante. L'histoire n'est pas si délirante qu'elle paraît. Elle pourrait s'appliquer à chacun de nous car l'accomplissement d'un souhait, quel qu'il soit, se solde par une dépense d'énergie ; plus grande la satisfaction obtenue, plus grande la dépense  énergétique!

Chaque fonction dissipe une énergie spécifique. Si la fonction se rapporte aux muscles, on a affaire à une énergie élémentaire et fruste, sous forme de calories destinées à être brûlées. Sa fabrication par l'organisme reste relativement simple. Par contre, si la fonction se rapporte au système neuro-cérébral, à la mise en activité de neurones ou à la fabrication de molécules complexes, l'énergie requise se présente sous une forme chimique "ultra-raffinée". Il faut à l'organisme humain beaucoup de travail pour extraire cette énergie de la nourriture ordinaire. Lorsqu'elles sont portées à un très haut niveau d'activité, les fonctions cérébrales génèrent ainsi beaucoup de déchets qui viennent du raffinage de l'énergie dont elles se nourrissent et qu'elles dissipent.

Niveaux d'activité et consommations énergétiques

Aucune fonction ne se maintient à son niveau d'activité sans dissiper d'énergie, donc sans en demander.

La figure ci-après illustre le passage d'une fonction de son état effectif à un état plus actif. La fonction n a besoin d'une quantité supplémentaire d'énergie 1 pour passer de son état effectif (quantité d'énergie dissipée = 2)  au niveau d'activité requis (quantité d'énergie dissipée = 3).

La figure suivante montre comment varient les transferts d'énergie entre deux fonctions quand la première, dépendante de la seconde pour son approvisionnement, passe à un état plus gourmand en énergie. La fonction m consomme de l'énergie pour son activité propre et pour alimenter à son tour la fonction n. Celle-ci attend, pour passer de son état effectif à un état plus actif, que la fonction ait reçue de l'énergie en quantité appropriée aux besoins de l'une et l'autre (quantité d'énergie dissipée = 25).

NB: il n'y a pas de relation entre les valeurs d'énergie d'une fonction et d'une autre sinon qu'elles croissent en même temps.

Les fonctions sont solidaires dans le compromis longévité/plénitude

En régime normal, les fonctions sont solidaires dans la mesure où elles ont besoin les unes des autres pour s'activer ou pour s'approvisionner en énergie et nutriments. Il est donc impensable de privilégier les unes et de négliger les autres pour qui veut réaliser son compromis longévité/plénitude.

Lorsqu'une fonction change d'état, elle répercute de proche en proche le changement sur les fonctions auxquelles se destine son activité ou dont elle dépend pour son approvisionnement[3].

Si la fonction m nourrit la fonction n, cette dernière contribue aussi, indirectement, par le biais d'autres fonctions, à l'activité de . Par exemple, le système neuro-cérébral, qui produit des émotions, des sensations ou des efforts intellectuels en faisant la synthèse de certaines substances (adrénaline,…) dans des quantités adéquates, dépend du système sanguin pour son approvisionnement, lequel puise ses nutriments dans l'appareil digestif. Mais l'appareil digestif dépend des sens tels que la vue, le toucher ou le goût pour sélectionner les aliments; ces sens sont commandés par le système neuro-cérébral et dépendent de son bon approvisionnement. La main a besoin d'être régulièrement nourrie et exercée pour ne pas s'atrophier; elle attend que le cerveau l'entraîne et que le système sanguin la nourrisse; en retour, elle aide à l'acquisition d'aliments…

L'interdépendance des fonctions dans l'objectif de sur-vie est illustrée a contrario par les réactions de l'organisme à une défaillance locale qui le menace dans son entier. La nature a prévu un recours: elle n'hésite pas à court-circuiter en désespoir de cause l'organe concerné… ou quelque autre organe. L'objectif de sur-vie est révisé pour tenter de sauver l'essentiel, la vie. Le phénomène est connu des services hospitaliers qui reçoivent des grands brûlés dont l'organisme, en grand besoin d'énergie, sacrifie délibérément certains muscles non-vitaux et cesse de les alimenter.

La représentation complète des chaînes de dépendance, infiniment complexe, échappe à notre entendement. Chaque fonction réclame une énergie qu'elle emploie en partie pour nourrir son activité propre, en partie pour alimenter à son tour d'autres fonctions. La figure suivante montre le passage d'un état effectif à un niveau d'activité plus élevé grâce à un apport complémentaire d'énergie.

En raison des solidarités entre les fonctions, un individu, quel qu'il soit, ne peut cultiver quelques-unes seulement des fonctions directement reliées à son objectif de sur-vie et dédaigner les autres. Il ne lui sert à rien de vouloir activer telle ou telle fonction s'il n'est pas en état d'activer toutes les fonctions impliquées dans l'objectif de sur-vie : les fonctions les plus actives ne tarderaient pas à se trouver en panne d'énergie faute d'être suffisamment approvisionnées par les fonctions dédaignées.

Le compromis longévité/plénitude est subordonné à cette obligation de prendre en considération les fonctions qui se rapportent aux aspirations caractéristiques de l'objectif de sur-vie, qu'il s'agisse du désir de connaissance (fonctions cérébrales), du désir de créativité (fonctions cérébrales et sensitives) ou du désir d'affirmation de soi (expression orale et corporelle), mais aussi les fonctions solidaires des précédentes et indispensables à leur activité (respiration, alimentation, entretien physique, etc). Aussi fou soit-il de son art, l'artiste doit sacrifier une partie de son temps au sommeil, à l'alimentation et à quelques autres activités indispensables. Ses facultés créatives en ont besoin pour se maintenir à niveau.

À compromis longévité/plénitude plus ambitieux, fonctions plus actives

À mesure que s'élève son niveau d'ambition, le compromis longévité/plénitude réclame de chaque fonction une activité plus intense ou pour le moins égale.

L'énergie que dissipe une fonction quelconque de l'organisme est d'autant plus importante que le compromis longévité/plénitude de la période considérée est ambitieux. J'exclus qu'avec un niveau d'ambition plus élevé, des fonctions soient tenues à un niveau d'activité plus faible qui traduirait un amoindrissement de leur rôle, car, du fait des liens de dépendance et de solidarité qui existent entre les fonctions, aucune n'est laissée à l'écart. J'ajoute en corollaire qu'il n'est pas concevable qu'un compromis, en se faisant plus ambitieux, requière davantage d'activité d'une fonction et moins d'activité d'une autre. Un compromis longévité/plénitude plus ambitieux inclut toutes les composantes d'un compromis moins ambitieux, à un niveau d'activité au moins égal [4].

Soit un homme doué de créativité mais dont le thymos est inhibé; il manifeste une coupable indolence. Si son thymos gagne en intensité, cet homme réveille sa créativité, il chasse aussi son indolence et optimise toutes ses fonctions, du sommeil à la quête de nourriture, pour mieux se rapprocher de son objectif de sur-vie. L'histoire raconte que le gigantesque Victor Hugo, lorsqu'il avait versifié pendant quelques heures, devait essorer sa chemise mouillée par la transpiration. Il aurait pu, toujours en donnant la priorité à la création poétique, afficher un compromis longévité/plénitude moins ambitieux et se contenter d'une honnête situation de poète courtisan, auquel cas il n'aurait pas eu l'occasion de transpirer!

À noter que les différences de niveau d'activité n'ont de sens que pour un individu et une fonction déterminés. Elles n'autorisent pas de comparaisons entre individus: un plumitif ordinaire peut transpirer sans arriver à produire l'équivalent des Misérables ; en transpirant, il signifie simplement qu'il place plus haut la passion de l'écriture qu'en ne transpirant pas.

Victor Hugo dépensait somme toute moins d'énergie qu'un honnête travailleur de force, mais les deux situations ne sont pas comparables car elles ne se rapportent pas au même objectif de sur-vie, le travailleur de force visant en priorité à faire valoir la vigueur de ses muscles. Il serait absurde de comparer le niveau d'ambition de l'une et l'autre personnes d'après l'énergie fournie.

D'un niveau d'ambition à un niveau d'ambition plus élevé

D'après le postulat précédent, c'est la fonction la moins active, celle dont le niveau d'activité est le plus éloigné de l'objectif de sur-vie, qui détermine le niveau global de satisfaction.

Passer d'un niveau d'ambition à un niveau plus élevé suppose que toutes  les fonctions sont portées à un niveau d'activité supérieur ou, pour le moins, égal à celui qu'il était précédemment. À un niveau d'ambition supérieur, le complément d'énergie qui est dissipé par les unes et les autres fonctions ne varie pas dans les mêmes proportions. Par exemple, si mon revenu passe de 5000 francs à 10000 francs, je ne répartis pas le complément entre mes besoins de la même façon que mon revenu initial : sans doute continuerai-je de me nourrir au moins autant que précédemment, mais je ferai en sorte de comprimer le temps consacré à cette fonction et d'en consacrer davantage à ce qui me tient plus à cœur, l'étude ou l'écriture. Peut-être dégagerai-je encore du temps pour des enquêtes et des voyages directement utiles à ces aspirations-là. Une fonction, l'absorption de nourriture, qui est utile à l'objectif de sur-vie quand je dispose de 5000 francs, l'est au moins autant quand je dispose du double. Une fonction qui végète lorsque le revenu est de 5000 francs (par exemple, la découverte de sensations inédites, grâce aux voyages) peut demander à être activée lorsque le revenu atteint 10000 francs.

 
[1] Joseph Nuttin ramasse en une formule la différence entre conduite et stimulus : «Le point de départ d'un acte motivé n'est pas un stimulus, ni même un"état de choses" comme tel ; c'est un sujet en situation » (Théorie de la motivation humaine ).
[2] Monod J., Le hasard et la nécessité , Seuil, Paris, 1970, page 71.
[3] Alfred Marshall a entr'aperçu l'importance des relations de solidarité entre les fonctions de l'organisme ou les parties autonomes de la société. Pour lui, «le développement d'un organisme, social ou physique, entraîne une subdivision croissante des fonctions entre ses parties distinctes, et d'autre part une relation plus étroite entre elles. Chaque partie en vient à pouvoir de moins en moins se suffire à elle-même, à dépendre de plus en plus des autres parties pour son bien-être ; de sorte que tout désordre dans une partie quelconque d'un organisme supérieurement développé affecte ainsi les autres» (Principes d'économie politique , tome 1, page 427).
[4] Je suis obligé, ici, d'introduire une assertion non démontrable faute de pouvoir procéder à des expérimentations directes. C'est sa plausibilité, l'impossibilité de démontrer sa fausseté, qui peuvent seuls valider l'affirmation.

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4 - Besoins

Publié ou mis à jour le : 2017-09-06 11:42:45

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Joseph Savès anime le groupe de réflexion Nos utopies avec, à ses côtés, un démographe et le créateur du site d'Histoire Herodote.net. Lui-même enseigne l'Histoire économique dans un institut supérieur des affaires en Suisse.

Il réunit ici ses billets sur l'actualité ainsi que ses analyses et ses propositions d'ordre politique. Utopiques parce que résolument décalées par rapport aux discours convenus, celles-ci n'en sont pas moins lucides, concrètes et réalisables.


 

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