Le blog de Joseph Savès
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Besoins
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Besoins

Introduction et plan de l'ouvrage


Introduction à la théorie des besoins

« Je hais, pour ma part, ces systèmes absolus, qui font dépendre tous les événements de l'histoire de grandes causes premières se liant les unes aux autres par une chaîne fatale, et qui suppriment, pour ainsi dire, les hommes de l'histoire du genre humain. Je les trouve étroits dans leur prétendue grandeur, et faux sous leur air de vérité mathématique » (Tocqueville, Souvenirs ).

Il existe de multiples manières d'explorer la condition humaine. On peut se perdre dans les arcanes de l'amour comme tant de grands romanciers ; on peut illustrer les lois de l'harmonie à travers les arts plastiques ou la musique ; ou, par la voie scientifique, sonder la chimie du corps et de l'intelligence. Les économistes, quant à eux, réduisent le champ de leurs analyses aux activités d'échange et de production.

Au fil des siècles, de très brillants esprits ont étudié et mis en équation les comportements économiques qui régissent les sociétés humaines. D'Adam Smith à John Maynard Keynes en passant par David Ricardo, Léon Walras, Alfred Marshall, Karl Marx... ces visionnaires ont fondé leurs travaux sur l’observation du moment présent et les leçons du passé. Naturellement désireux de donner un sens aux transformations économiques et sociales qui se produisaient sous leurs yeux, ils ont privilégié l’examen de celles-ci, que ce soit l'avènement de l'industrie à la fin du XVIIIe siècle, l'émergence d'une classe ouvrière au XIXe siècle, ou les secousses monétaires et financières au début du XXe siècle. Mais en développant leurs analyses autour d'un seul paramètre, qui le machinisme, qui les rapports sociaux, qui la demande ou la monnaie, ils ont conféré à leurs résultats un caractère partiel. De là notre insatisfaction devant les carences de l'économie politique.

À l'école classique, l'humanité est redevable d'avoir mis en évidence le rôle des échanges dans le progrès économique. Mais cette école a péché par optimisme car elle a assis ses théories sur la loi des débouchés de Say (« l'offre crée sa propre demande »). C'est ainsi qu'Adam Smith et ses successeurs, jusqu'à Alfred Marshall, ont pu s'en tenir à l'idée que les échanges étaient le fruit d'un compromis entre l'offre et la demande : quand augmente le prix usuel d’une marchandise, les producteurs tendent à en offrir une quantité plus grande et les consommateurs tendent à en acheter une quantité plus petite. Ces évolutions divergentes s’interrompent seulement lorsque s’égalisent les quantités proposées à la vente et à l’achat. Même phénomène mais en sens inverse lorsque diminue le prix sous l’effet d’une concurrence accrue entre les producteurs. De la sorte, selon l’école classique, le plein emploi des capacités de production et de la main-d'œuvre est toujours assuré.

Dans les faits, à la pénurie quasi-générale des débuts de l'ère industrielle et de l'époque d'Adam Smith, qui offrait aux industriels l'assurance de vendre leur production au-dessus de leur coût de revient, a succédé au début du XXe siècle une situation de relative abondance, caractérisée par une diminution drastique des coûts de production. Il est devenu visible que les marchandises ne trouvent pas nécessairement preneur, même à bas prix, et que des particuliers peuvent ne pas avoir envie de dépenser tout leur revenu. Les doctrines classiques et néoclassiques ne suffisent plus à élucider le sens des transformations qui se déroulent sous nos yeux. Certains concepts sur la formation des prix, la création monétaire ou sur la concurrence parfaite ne survivent plus qu'à coup d'exceptions et par la prise en compte de cas particuliers plus nombreux que les cas réguliers. Il s'ensuit une exégèse aussi vaine que confuse[1].

L'égalité de Say ne convient plus dans une économie ouverte et prospère. John Maynard Keynes lui a porté un coup fatal et signifié que le plein emploi n'était pas un résultat automatique et permanent de l'économie de marché. Sa Théorie générale , qui fait beaucoup de cas de la propension à consommer et de l'investissement, se fonde sur le prémisse que la vente d'un lot de marchandises (le produit) dépend de la demande des acheteurs potentiels. Mais ce prémisse reste non démontré. Il lui manque de s'appuyer sur une analyse du comportement des consommateurs : pourquoi, à tel ou tel prix, vont-ils acheter ou pas ledit produit ? Cette analyse, Keynes ne s'est pas soucié de la conduire, pressé par le désir d'aller à l'essentiel et, sans doute aussi, animé par des préventions à l'égard de ce type de recherche, jusque-là réservé aux économistes néoclassiques[2]. L'économiste de Cambridge a préféré s'en tenir à la conclusion qu'il appartenait à l’État de stimuler la demande déficiente. C'est pourquoi son école macro-économique se révèle impuissante à remédier aux déséquilibres monétaires et financiers de cette fin de siècle.

Friedrich von Hayek et Ludwig von Mises, de l'école autrichienne, ont beaucoup mieux compris les liens de causalité entre les attentes individuelles et les échanges monétaires. Je leur suis reconnaissant de m'avoir encouragé par leurs écrits à poursuivre le fil de mes investigations. Les prémisses de ma théorie, je les ai enfin découverts dans l'œuvre du lumineux démographe Alfred Sauvy, avec lequel j'ai eu le bonheur de pouvoir correspondre.

Convaincu que les activités économiques résultent en dernier ressort des besoins propres à chacun, dans les limites tracées par la culture et les contraintes physiques, j'ai voulu remonter à la source d'où elles jaillissent. J'ai voulu comprendre et expliquer tous les sous-entendus contenus dans une remarque aussi commune que  « cet article ne vaut pas le prix qu'il coûte » ; ou encore « je ne suis pas disposé à mettre plus de x francs dans l'achat de ma prochaine voiture ». J'ai voulu offrir une interprétation cohérente des différents aspects de la vie économique et montrer comment ces aspects interagissent.

Dans cet ouvrage, j'ai étudié d'abord l'ensemble des motivations et des gestes qui nous conduisent à échanger des biens et des services, en veillant à ne pas les dissocier des autres éléments qui composent notre humanité, en rejetant par avance la référence à un homo œconomicus  indifférencié, qui ignorerait les besoins autres que matériels et n'aurait que le souci d'obtenir en tout le meilleur rapport utilité/coût. Chaque homme m'est apparu comme le fruit unique d'une combinaison infiniment complexe de son expérience, de son environnement et de son héritage génétique. Il forme un tout indissociable de chair, de sensibilité et de raison, dont aucune partie ne peut être étudiée dans l'ignorance des autres ; aucune ne suffit à expliquer le fonctionnement de l'ensemble.

Dans l'étude proprement dite des échanges économiques, je me suis attaché à dépasser le stade de l'apparence. J'ai extrait du concret l'essence des phénomènes en évitant a priori  les simplifications réductrices. Ainsi, une grande partie des marchandises ont un prix individualisé, propre à chacune d'elles : prestations intellectuelles, fabrications à la demande, vente d'un veau sur le foirail, transactions immobilières, etc. En toute rigueur, le prix de vente d'une marchandise est une donnée micro-économique, caractéristique d'un échange entre deux individus bien définis et dans des circonstances spécifiques ; ce n'est pas un agrégat.

Dans une analyse qui prétend à la généralité, il serait aberrant de l'ignorer et de ne considérer que le cas particulier des marchandises de grande série, comme les boîtes de petits pois ou les yaourts, que l'on suppose en première approximation identiques et interchangeables. C'est pourtant sur cette base réductrice de prix homogènes que les économistes classiques et néoclassiques ont bâti les théories de la concurrence et des monopoles !…

Un autre paramètre, le travail, illustre le danger d'une observation superficielle. Sous sa forme la plus générale, le travail productif doit être considéré, à l'égal du sommeil ou du jeu, comme une utilisation du temps par l'individu au gré de ses aspirations. L'individu travaille aussi longtemps qu'il le juge propice. Un très grand nombre de personnes agissent ainsi de par le monde. Paysans, artisans, chercheurs, professions libérales, commerçants… travaillent au rythme qui leur convient. Il serait donc réducteur d'assimiler le travail productif au travail salarié tel qu'il est pratiqué chez Renault ou Siemens, avec des horaires imposés et toutes les contraintes d'organisation collective et les rigidités propres à une grande entreprise. Dans mon approche du travail, je ne me limite pas à traiter des relations entre employeurs et salariés selon les conventions de notre époque. J’aborde aussi les aspects économiques, culturels et réglementaires qui encouragent ou au contraire dissuadent un individu de mettre ses compétences au service d'autrui, de s'établir à son compte ou de pousser plus avant sa qualification professionnelle !

Dans la mesure où cette théorie des besoins se révèle appropriée à l’explication de l’ensemble des phénomènes économiques portés à notre connaissance ; dans la mesure, surtout, où elle supporte sans broncher les tentatives de réfutation ; dans la mesure où elle lève les blocages actuels de la pensée économique et ne présente ni erreur grossière de raisonnement, ni contradiction flagrante avec les faits, elle mérite d’être retenue comme satisfaisante pour l’esprit et utile pour l’action... en attendant qu’elle soit un jour réfutée ou amendée[3].


Plan de l'ouvrage

Le présent ouvrage affiche rien moins que l'ambition de réunir la micro- et la macro-économie, de réconcilier Marshall, Keynes et l'école autrichienne, de prouver qu'une réflexion sur les comportements individuels enrichit la compréhension des phénomènes de société. Le résultat, c'est un éclairage inédit sur les échanges et la monnaie, la formation des prix et la concurrence, le rôle des pouvoirs publics.

- Livre 1 : Une théorie des besoins 

Le Livre 1 (Une théorie des besoins) commence aux frontières de la métaphysique, de la psychologie et de la biologie, avec une réflexion sur la mort et le vieillissement. Cette digression, aussi éloignée soit-elle du débat conventionnel sur les prix et la monnaie, se justifie par le fait que rien ne se conçoit sans la prise en compte de l'objectif commun à tous les hommes : survivre dans ce monde et éventuellement au-delà. Les hommes, à l'égal de tout être ou organisme vivant, poursuivent l'objectif  d'assurer leur survie de la manière qui leur paraît la mieux appropriée.

Mais la survie physiologique - la longévité - n'est pas tout. Les hommes aspirent aussi à épanouir leurs facultés physiques, intellectuelles et morales. Ils aspirent enfin à être reconnus, estimés, intégrés dans leur société. J'ai baptisé plénitude l'ensemble de ces aspirations. Longévité et plénitude composent ce que j'appelle « objectif de sur-vie ». Il recouvre et précise le concept de bonheur, dont les moralistes ont fait le mobile premier de la conduite humaine.

À tout moment, selon son ambition, l'homme définit le niveau qu'il souhaite atteindre sur la voie de son objectif de sur-vie. C'est un compromis  entre les composantes de la longévité et de la plénitude. Il réside dans un équilibre entre toutes les fonctions de l'organisme. L'individu active ces fonctions de manière à résorber l'écart qui sépare leur niveau d'activité effectif du niveau d'activité conforme à son compromis longévité/plénitude. Je définis précisément un besoin comme l'écart entre les deux niveaux d'activité d'une fonction. À chaque fonction son besoin.

Trois principes caractérisent les besoins :

• ils sont indépendants du milieu, propres à chaque individu et illimités en nombre ; ils sont insatiables,

• leur intensité se mesure, en théorie, d'après la différence entre la quantité d'énergie que dissipent les fonctions correspondantes et la quantité d'énergie qu'elles devraient dissiper pour se conformer au compromis longévité/plénitude,

• ils ne sont pas substituables les uns aux autres ; un besoin comblé plus que ne le réclame le compromis longévité/plénitude n'apporte aucune satisfaction supplémentaire.

Ces principes sont un préalable essentiel à l'économie politique. Il s'en déduit en particulier que l'épanouissement d'une personne dépend de son besoin le plus mal comblé. Entre autres conséquences, il ne sert à rien d'octroyer une aide financière à une personne victime d'un blocage affectif ou, plus grave, d'une non-reconnaissance de son utilité sociale. D'un point de vue macro-économique, il est également vain de prétendre relancer les échanges en octroyant des compléments de revenu à des catégories de personnes qui manifestent une faible propension à consommer des marchandises et recherchent en priorité des satisfactions affectives ou ludiques[4].

- Livre 2 : Besoins et opportunité

Le Livre 2 (Besoins et opportunités ) explicite la conduite humaine, un thème de recherche que certaines écoles de psychologie n'ont pas peu contribué à obscurcir. Les behavioristes ont ainsi privilégié l'étude expérimentale des réflexes conditionnés et des réactions aux sollicitations de l'environnement. Ils ont ignoré les besoins individuels. Les tenants de l'introspection ont quant à eux donné la primeur aux besoins (qu'ils appellent aussi motivations) en sous-estimant les contraintes extérieures qui pèsent sur la conduite de l'homme. Enfin, des sociologues contemporains avancent l'idée que la société créerait et imposerait de nouveaux besoins.

Sans pousser plus avant l'enquête, les économistes ont entretenu la confusion entre les besoins et les moyens ou opportunités par lesquels les hommes tâchent de les combler… ce qui a eu pour effet de les entraîner dans une impasse. Il n'est que temps de revenir en arrière et prendre une autre direction.

Je m'applique pour cela à faire la part entre ce qui relève de l'individu et ce qui vient du milieu : relèvent de l'individu les besoins, caractéristiques de son objectif de sur-vie, ainsi que les qualités d'analyse et de caractère qui lui permettent de les combler ; viennent du milieu les opportunités qui procurent l'énergie, les nutriments et les sensations utiles à combler ses besoins. Une opportunité présente usuellement plusieurs utilités propres à combler autant de besoins.

Exemple : la soif de connaissance est un besoin, l'intelligence, une faculté individuelle, l'achat d'un livre et sa lecture, une opportunité. Le bois et l'eau à partir desquels est fabriqué le livre constituent autant de ressources environnementales ou d'externalités.

- Livre 3 : Les échanges et le travail

Le Livre 3 (Les échanges et le travail) examine comment les hommes, pour élever leur satisfaction, en arrivent à pratiquer des échanges. Certaines activités, comme le sommeil, débouchent exclusivement sur une utilité concomitante ; d'autres comportent tant des utilités concomitantes (plaisir d'agir, de créer, etc) que des utilités différées, susceptibles d'être consommées plus tard (production de nourriture par exemple) ou d'être appréciées seulement par autrui (prestation d'un acteur ou d'un musicien par exemple). Les activités génératrices d'utilités différées sont appelées travail .

Seules les utilités différées se prêtent aux échanges. Céder une utilité différée, sous forme de bien ou de service, permet de se rendre utile, agréable ou indispensable à autrui. Ce geste comble les besoins affectifs du donneur. Il relève du même type de comportement que les gestes d'affection, la compassion ou les manifestations de charité. Dans les familles et dans les communautés villageoises, où chacun se connaît, c'est exclusivement sous la forme de dons que circulent les utilités différées. Dans les sociétés élargies, la pratique du don est exclue, du moins pour les opportunités produites en grande série et cédées à des consommateurs anonymes. L'acheteur anonyme témoigne alors de sa reconnaissance par le versement d'une contrepartie monétaire. C'est ainsi que se présente l'échange économique, donnant-donnant : en cédant une utilité différée de son cru, chacun comble un besoin affectif d'intégration sociale et, en recevant une contrepartie de son partenaire, comble tel autre de ses besoins. Il n'y a d'échange que lorsque chacun y voit l'occasion d'élever son niveau global de satisfaction, tous besoins confondus.

Dans sa deuxième partie, le Livre 3 aborde des sujets cruciaux dans l'Europe contemporaine : la résolution du chômage et les moteurs de la croissance économique. Le chômage involontaire ne peut être abordé sous le seul angle macro-économique et monétariste. Il est le syndrome de sociétés devenues plus rétives aux échanges.

La lutte contre le chômage trace le clivage entre les partisans d'une action contraignante de la puissance publique et les partisans d'une action corrective. Les premiers voient le travail sous le seul aspect du salariat et s'appliquent à le brider par des voies administratives (partage des emplois existants, chasse au travail non-déclaré etc.). Ce faisant, ils entravent la propension aux échanges et à la consommation ; ils poussent les sujets les plus actifs à violer les règles et les droits qui protègent les travailleurs, lorsqu'ils ne les découragent pas de produire et mettre sur le marché de nouvelles marchandises. Les seconds préconisent de libérer les potentialités individuelles, de façon que les sujets les plus actifs puissent travailler selon le niveau d'activité que requiert leur compromis longévité/plénitude : ils produisent de ce fait davantage de marchandises ; ils répondent mieux aux attentes du marché, stimulent les échanges et invitent leurs congénères plus timorés ou plus parcimonieux à rentrer à leur tour dans le circuit des échanges. C'est alors que l'on peut parler de croissance économique. Celle-ci ne traduit rien d'autre que le désir de l'ensemble des citoyens de mieux vivre en recourant au travail et aux échanges. Elle suppose pour le moins que la société soit soudée et généreuse, riche en opportunités marchandes et non-marchandes, telle qu'il n'y ait pas de besoin que les citoyens ne puissent combler.

- Livre 4 : La monnaie

Dans le Livre 4 (La monnaie), dans le droit fil de la théorie des besoins, je définis la monnaie non comme une marchandise particulière mais comme l'outil de mesure ou l'unité de compte des échanges économiques. Elle en est le strict reflet : en l'absence de toute intervention monétariste, son montant s'ajuste en permanence sur le montant global des biens mis sur le marché et vendus ; il s'accroît ou régresse comme celui-ci.

L'argent que je reçois d'autrui en contrepartie de mon travail, je le dépense en vue de combler mes besoins. Tout le monde agissant de même, cet argent me revient au terme de son circuit. De mes dépenses dépend mon niveau global de satisfaction. Si je désire élever celui-ci, je souscris un emprunt ; je dépense davantage et, pour annuler ma dette, je tâche aussi de vendre davantage. En aval du circuit d'échanges, chaque intervenant s'essaie à son tour à vendre davantage. Le montant des échanges s'accroît et le flux de monnaie pareillement. Si, cependant, un intervenant ne voit pas de motif ou de possibilité de dépenser son supplément de revenu, le flux revient à la situation initiale. Les deux dérèglements monétaires, excédent de dépenses et encaisse oisive, se compensent l'un l'autre par le jeu des emprunts et des prêts.

Cette représentation de la monnaie a peu à voir avec celle qui vient de nos très lointains ancêtres, du temps où ils choisirent des coquillages ou des métaux précieux comme moyens de troc privilégiés. S'il était donné aujourd'hui à un État industrialisé de se créer sans antécédents historiques, il utiliserait une monnaie électronique, parfaitement immatérielle, qui circulerait de façon aussi transparente que possible grâce aux seules cartes de paiement et avec le concours de la télématique. 

Rien n'est plus néfaste aux circuits d'échanges que l'accroissement de l'encaisse oisive. C'est ce dont l'Europe occidentale et la France en particulier font aujourd'hui l'amère expérience. Le vieillissement démographique, la proportion croissante de personnes âgées et le repli sur soi concourent à une baisse de la propension à consommer. De plus en plus de personnes se détournent des échanges et en arrivent à recevoir plus d'argent qu'elles ne trouvent à en dépenser, entraînant une rétraction des échanges. La monnaie est proprement engloutie dans les bas de laine, les Sicav et les emprunts d’État, au lieu que d'aller vers les catégories sociales mieux disposées à en faire usage (familles, jeunes, entrepreneurs)... Faute d'envie de dépenser, des retraités, par exemple, prêtent à l'État une partie de leur pension et l'État utilise cet emprunt pour combler le déficit des caisses de retraite et payer la pension de ses créanciers ! Le remède à cette impéritie, s'il existe, est politique. Il n'a rien à voir avec une gestion monétariste de l'économie.

- Livre 5 : Le prix

Les échanges procèdent de transactions de gré à gré, selon le processus détaillé dans le Livre 5 (Le prix). D'après son expérience et sa connaissance du marché, par approches successives, chacun se représente le prix virtuel  des utilités qui l'intéressent. Il en déduit la valeur  d'une quelconque marchandise, faite de l'addition des prix virtuels de ses utilités. Plus riche est le contenu en utilités que l'acheteur potentiel prête à une marchandise, plus élevée la valeur qu'il lui accorde et le prix qu'il est disposé  à payer.

En simulant une variation de prix toutes choses égales par ailleurs - à pouvoir d'achat constant -, il m'apparaît que les échanges sont d'autant plus intenses que les prix sont proches de la valeur que prêtent les utilisateurs aux marchandises ; un prix inférieur accroît la rente des consommateurs et leur épargne oisive, entraîne une récession des échanges et affecte in fine  le revenu des acheteurs autant que des fournisseurs.

- Livre 6 : Entreprises et concurrence

Je montre dans le Livre 6 (Entreprises et concurrence) comment se forge le prix des produits inédits et innovants. Ces produits contiennent par nature des utilités qui répondent à des besoins émergents, que seule éprouve la fraction la plus riche de la population. Cette population est disposée à payer un prix élevé pour combler lesdits besoins. Les entreprises qui sont engagées dans des produits innovants sont donc assurées de réaliser de juteux profits. Ainsi, aujourd'hui, les industriels de la vidéo ou des télécommunications… À mesure qu'une fraction plus large de la population éprouve les mêmes besoins, les producteurs abaissent le prix virtuel des utilités correspondantes pour toucher davantage de clients ; ils réduisent leur gain par unité vendue mais augmentent leur gain global, ce qui est le plus important à leurs yeux. C'est ainsi que les marchandises voient leur prix diminuer à mesure que s'élargit leur diffusion ; c'est aujourd'hui le cas, semble-t-il, dans l'automobile, le textile, le tabac, l'informatique ou le transport aérien.

Les producteurs d'une marchandise, quelle qu'elle soit, trouvent intérêt à s'aligner sur le prix qui assure à eux tous un chiffre d'affaires maximum. Ce prix, garant d'une circulation de l'argent aussi rapide que possible, dépend de la valeur qu'accorde chaque client potentiel à la marchandise ; il n'est pas question qu'il soit inférieur aux coûts de production incompressibles… mais rien n'empêche qu'il leur soit très supérieur. Sauf à vouloir éliminer ses concurrents dans une guerre des prix qui peut se révéler aussi vaine que fatale, chaque producteur se doit d'aligner peu ou prou le prix de vente de ses produits sur la valeur qui leur est prêtée par les acheteurs ; ainsi maximisera-t-il son profit global. Dans ces conditions, le dogme de la libre concurrence perd de son pertinence : il n'y a pas lieu de craindre qu'une firme abuse d'une position dominante pour augmenter son prix outre-mesure car elle ne gagnerait rien à s'écarter du prix dicté par la demande des clients potentiels.

Ces conclusions reflètent, en économie comme en politique, une vision libérale de la société fondée sur la conviction que les individus sont des êtres libres et responsables, à même de poursuivre leur intérêt personnel en toute circonstance. Dans cette perspective, il revient aux pouvoirs publics d'agir sur l'environnement fiscal, réglementaire et législatif pour orienter les choix individuels au mieux des intérêts collectifs.

L’État se doit d'abord de garantir la sécurité des individus et des biens, le respect de la parole donnée et la légalité des contrats, ainsi que de promouvoir les échanges, la cohésion sociale et l'initiative individuelle. L’État moderne, par le poids économique que lui confère l'outil fiscal, est responsable de la distribution des revenus. Il lui appartient  de réduire l'épargne oisive et de la réorienter vers les personnes ayant la plus forte propension à consommer, ainsi que d'offrir aux plus démunis les ressources financières et la fonction sociale qui leur permettent de trouver leur place dans les réseaux d'échanges. Enfin, l’État moderne a le devoir d'intervenir dans les domaines où les individus, s'ils dispersent leurs ressources, ne peuvent rien obtenir de satisfaisant. Ces domaines à vocation monopolistique me paraissent être la sécurité, la santé, l'éducation, la recherche scientifique, les infrastructures de transport et de communication.

Au vu de la théorie des besoins, toutes les autres prétentions à agir de l’État sont vaines et sans fondement. Exit les politiques monétaristes. Exit le contrôle des prix et la chasse aux oligopoles et aux monopoles. Exit les réglementations nationales ou supranationales qui gomment des particularismes garants de la qualité des relations humaines et du comblement des besoins affectifs.

 
[1] L’époque des grandes fresques classiques, néoclassiques ou marxistes semble révolue et les spécialistes s'en tiennent aujourd’hui à élaborer des micro-modèles façon Phillips, à partir d’enquêtes économétriques. Ils oublient trop souvent de vérifier la cohérence de leur modèle avec l’ensemble des principes sur lesquels se fonde l’économie politique. Un peu comme des ingénieurs de l'automobile qui, à force de parler amélioration des performances du moteur, dédaigneraient le principe de Carnot !
 
[2] On raconte qu’à la fin de sa vie, Alfred Marshall, maître de l’école néoclassique (et professeur du jeune Keynes à Cambridge), fit part de son regret de ne pas avoir davantage étudié la psychologie. Cette anecdote illustre l’importance que les néoclassiques accordaient au comportement des individus.
 
[3] Je me suis abstenu de toute approche économétrique dans cet ouvrage, privilégiant en toute chose la rigueur de l’analyse. Au vu de l’histoire de la pensée économique, je suis porté à considérer que les enquêtes, les chiffres et les graphiques servent plus souvent à dissimuler les faiblesses de la pensée sous l’apparence de l’objectivité qu’à valider les démonstrations. « (...), lorsque, il y a quelques années, le Journal of Money, Credit and Banking et l’American Economic Review ont tenté de faire reproduire par d’autres que leurs auteurs les résultats économétriques publiés, cela n’a été possible que dans 1,5% des cas. Dans les autres cas, les méthodes mentionnées ne donnaient pas les résultats indiqués, ou que les auteurs n’ont pas voulu communiquer leurs données » (Kolm S-C, Splendeurs et misères de la science économique, in Le Monde, 2 avril 1991, page 9).
 
[4] Je rends grâce pour cette partie capitale de l'ouvrage à l'école américaine de psychologie du développement humain. C'est dans les travaux de Fromm, Maslow et leurs disciples que, n'étant pas moi-même clinicien, j'ai puisé le concept de plénitude. Leurs expérimentations valident en particulier l'impératif de sur-vie. Joseph Nuttin, dans sa Théorie de la motivation humaine , corrobore de la manière la plus brillante l'essentiel de cette représentation des relations entre l'homme et son environnement.
 

Publié ou mis à jour le : 2018-11-05 10:20:02

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Historien de l'économie, je publie régulièrement des analyses et des éditoriaux sur le site Herodote.net.
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Une échelle des prix insensée à l'origine du réchauffement climatique
 

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