Le blog de Joseph Savès
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L'immigration en Europe
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L'Europe et l'immigration

Fractures nationales


En ce début du XXIe siècle, l'immigration extra-européenne aboutit en France et dans d'autres pays ouest-européens à la constitution de sociétés séparées dont seules profitent (à court terme) les classes supérieures.

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L'Europe change. Dans l'Hexagone, le mythe irénique d'une « France black-blanc-beur » a fait long feu. Les nouveaux immigrants se regroupent par affinités ethniques et religieuses. Ils se constituent en communautés distinctes et rendent plus difficile l'intégration de leurs prédécesseurs.

Jean Daniel, directeur de la rédaction du Nouvel Observateur écrivait dans son hebdomadaire (20 janvier 2005) : « Qu'est-il arrivé ? Simplement que les immigrés, soudain en surnombre, ont pu se constituer en communautés - ce que Sarkozy n'a fait qu'accentuer, hélas, en créant le Conseil français du Culte musulman. N'ayant pas accès à la culture du pays où ils ont pourtant choisi de vivre, ils ont été conduits à reconstituer les valeurs refuges de leur pays d'origine, même lorsque ces valeurs avaient été la cause de leur exil... ».

Ce constat est aujourd'hui partagé par le sociologue Hughes Lagrange : « Les étrangers qui venaient autrefois s’appliquaient à nous ressembler, ils semblent se poser aujourd’hui dans leur altérité. À notre grande surprise, les migrants ne nous voient pas comme la pointe avancée de la mode et de la morale, mais plutôt, au regard de leurs traditions, comme une enclave étrange et déviante. Ceux qui viennent d’au-delà des mers ne sont pas nés sous le signe de notre universalisme » (Le déni des cultures, 2010).

Cette réalité est d'autant plus prégnante que les Occidentaux représentent déjà moins de 15% de la population mondiale (33% en 1914). Leurs « valeurs universelles » (tolérance religieuse, liberté d'expression, droits homosexuels) se réduisent comme peau de chagrin. Rejetées partout ailleurs, elles le sont aussi à l'intérieur même de l'Occident par les nouvelles communautés ethniques.

Sociétés séparées

La ségrégation s'installe. Certaines banlieues françaises (La Courneuve, Sarcelles, Toulouse-Le Mirail...) sont presque exclusivement peuplées de personnes venues d'au-delà des océans et des mers, essentiellement d'Afrique subsaharienne et d'Afrique du Nord. Ces cités qui faisaient autrefois la fierté de nos grands architectes (Le Corbusier, Aillaud, Candilis...) sont les ghettos et les bantoustans en devenir d'un apartheid qui ne dit pas son nom. À Paris, des écoles et collèges sont devenus quasiment monocolores (noirs), accueillant les enfants de toutes les familles africaines récemment immigrées que la discrimination « positive » tend à concentrer dans les immeubles sociaux.

Il y a aussi des ghettos blancs et bourgeois (Neuilly, Passy, Versailles, Senlis...), avec familles nombreuses, écoles religieuses etc.

Sur le territoire français, plusieurs sociétés cohabitent désormais sans se voir. Il suffit pour s'en rendre compte de se promener un samedi soir à Saint-Germain-des-Prés et de prendre le lendemain un train de banlieue sur les lignes Gare du Nord-Creil ou Austerlitz-Corbeil. D'un côté la France de Maurice Chevalier, de l'autre le Bronx ou plutôt « les » Bronx car les nouveaux-venus se regroupent par communautés ethniques et parfois reproduisent les guerres qu'ils ont laissées derrière eux : Maghrébins contre Africains, Africains contre Chinois, Kurdes contre Afghans, musulmans contre juifs etc (*).

Les quartiers ethniques vers lesquels sont irrésistiblement attirés les nouveaux arrivants deviennent des reproductions à l'identique des sociétés-souche. Ainsi en va-t-il du quartier Saint-Charles de Marseille ou du quartier Château-d'Eau, à Paris, que rien ne distingue d'une ville maghrébine ou africaine, hormis ce qui reste de l'architecture des immeubles. Ces quartiers ethniques s'apparentent à des « colonies de l'intérieur » avec les mêmes caractéristiques que les colonies d'antan, y compris les primes « d'expatriation » pour les fonctionnaires « métropolitains » qui y sont affectés (policiers, enseignants...).

On pouvait lire dans Le Monde du 12 novembre 2005, il y a déjà plus de dix ans, le témoignage de Christine C., 47 ans, cinq enfants, vingt-huit ans de Courneuve : « Maintenant, je me sens carrément isolée, je suis une toute petite minorité. C'est difficile de devenir une minorité chez soi, vous savez (...). Ce qui est nouveau, c'est que les Français d'origine étrangère se replient sur leur origine, ne se sentent plus français. Et moi, Française, je me sens mal (...) Même mes fils sont d'une autre culture que moi. Pour eux, être français, ça ne veut rien dire. Ils n'ont plus de nationalité, ils s'identifient de manière vague à une religion, celle qui est majoritaire. Ils observent les gestes de l'islam, une façon musulmane d'être et de parler, ils sont fiers d'appartenir à la majorité. Ils ne veulent pas être français, ils ne veulent pas s'intégrer dans la société, ils voudraient être blacks et beurs comme tout le monde, mais ils ne se comportent pas comme des musulmans. Tant de choses incohérentes. »

Ces propos témoignent d'une intégration à l'envers dans les cités ghettos. En sont victimes les familles désireuses de respectabilité mais dépourvues de ressources suffisantes pour s'établir ailleurs. Ces familles, européennes ou d'immigration récente, voient leurs enfants se déculturer et basculer dans l'anomie (société sans lois ni principes). Le résultat, c'est une « France black-blanc-beur » qui prend le visage sordide du « gang des barbares » (un groupe de jeunes de toutes origines entraîné par un Franco-Ivoirien dans l'enlèvement et le meurtre d'un jeune d'origine israélite en février 2006).

Dominique Sopo, président de SOS Racisme, écrit à propos de « la surdélinquance des étrangers et des jeunes issus de l'immigration » : « Longtemps nié en France, ce phénomène n’en était et n’en demeure pas moins réel. Nier une évidence, c’est s’interdire d’en offrir une analyse » (SOS Antiracisme, 2005, Denoël).

Cette violence progresse si l'on en croit un rapport des Renseignements Généraux (aujourd'hui DCRI) sur le phénomène des bandes en France : « On assiste à un retour sensible du phénomène de bandes ethniques composées en majorité d'individus d'origine subsaharienne, arborant une appellation, des codes ou signes vestimentaires inspirés des groupes noirs américains », pouvait-on déjà lire en 2007. « Ces formations délinquantes constituées en majorité d'individus originaires d'Afrique noire ont la particularité d'instaurer une violence tribale ne donnant lieu à aucune concession », avec un « rejet violent et total des institutions » et un « total détachement quant à la gravité de l'acte commis » (Le Monde, 6 septembre 2007, page 3).

Vers un nouveau racisme

Un seuil a été franchi dans la voie de l'apartheid en 2016 en France, quand certaines administrations (Université de Nanterre et mairie de Paris) ont autorisé des festivals et des colloques interdits aux blancs et réservés aux personnes « racisées ». Leurs organisateurs se défendent d'être racistes en raison de leur statut d'« opprimés ».

Reste à définir la frontière entre un blanc et un « racisé » : à partir de combien de grands-parents ou d'arrière-grands-parents blancs un métis est-il considéré comme blanc ? Pour répondre à cette question ô combien fondamentale, verra-t-on les « progressistes » de tout poil réécrire les lois nazies ou sud-africaines ? Le paradoxe n'aurait rien pour surprendre. En 1940, des leaders socialistes ou communistes ont, par « pacifisme », basculé dans la collaboration et le nazisme. Ne nous étonnons donc pas de voir aujourd'hui des militants d'extrême-gauche sombrer dans l'ultraracisme par un « universalisme » aussi déplacé.

Au demeurant, le concept d'oppression lui-même est à discuter : la plupart des Français issus de la paysannerie n'ont dans leur ascendance personne qui ait vécu en-dehors de leur région habituelle, personne qui ait donc pu opprimer ou asservir une personne « racisée » ; a contrario, les personnes de souche africaine ou moyen-orientale viennent de sociétés fondées sur l'esclavage ; elles ont donc toutes parmi leurs ascendants des propriétaires et des trafiquants d'esclaves !

Comment la fracture est devenue réalité

Faut-il rappeler la définition de la Nation par Ernest Renan : ni communauté de sang, de langue ou de religion mais adhésion à « deux choses qui, à vrai dire, n'en font qu'une, constituent cette âme, ce principe spirituel. L'une est dans le passé, l'autre dans le présent. L'une est la possession en commun d'un riche legs de souvenirs ; l'autre est le consentement actuel, le désir de vivre ensemble, la volonté de continuer à faire valoir l'héritage qu'on a reçu indivis ».

Le mot essentiel et régulièrement oublié chaque fois que l'on rappelle cette formule est : « désir » ! Le sempiternel vivre-ensemble, s'il n'est pas soutenu par le désir, ne signifie rien de plus que cohabiter sur un même territoire. On peut vivre ensemble dans un même État tout en s'ignorant ou même se haïssant, comme c'est le cas des maîtres et des esclaves, des colons et des indigènes, des musulmans et de leurs « protégés » etc. Ce qui fonde la nation est le désir et non la simple cohabitation.

- Les communautés étrangères se renforcent au gré des nouvelles arrivées :

Avons-nous encore le « désir de vivre ensemble » ? Julien Dray, l'un des fondateurs de SOS Racisme, avait déjà pressenti en 1999 le risque d'éclatement de la communauté nationale : « Avec la fin de la mixité sociale s'est mise en place la fin de la mixité ethnique. L'arrivée de l'immigration africaine a rajouté les blacks aux beurs. Le piège était refermé. Le processus d'intégration par le brassage des populations s'est brutalement interrompu... Beaucoup de jeunes impliqués dans des violences urbaines sont des blacks et des beurs. Réalité qu'enveloppe avec une fausse pudeur la périphrase jeunes de banlieue... » (État de violence, Éditions n°1, 1999).

À Villiers-le-Bel (Val d'Oise), l'un des « territoires perdus de la République », Assia, Béninoise, corrobore les propos du leader socialiste : « Y en a marre ! Dans le RER D, il n'y a que des Arabes et des Noirs. Où sont les vrais Français ? Pourquoi ils ne viennent pas vivre ici, vivre avec nous ? Il faut du mélange ! » (Le Monde, 6 décembre 2007).

Mais c'est dans la direction opposée que s'oriente la société, vers une partition de plus en plus étanche entre les communautés. Le mélange généralisé était encore envisageable au siècle dernier, quand les immigrés étaient insuffisamment nombreux pour faire communauté ; ce n'est plus le cas aujourd'hui : chacun est aspiré par son groupe et, par facilité, tend à conserver ses amitiés, ses usages, sa langue. Les liens avec la République se limitent aux contacts strictement utilitaires avec les représentants de l'État et des associations.

Pas besoin de statistiques ou de rapports officiels pour constater la montée de cet apartheid de fait. Dans tel ou tel bourg de province comme dans tel ou tel village ripoliné des Yvelines, on peut encore vivre tout au long de l'année sans guère voir de personnes autres qu'européennes tandis qu'à Grigny (Essonne), l'Afrique est aussi présente qu'à Cotonou ou Dakar.

Les violences à répétition dans les collèges et lycées des quartiers « sensibles » en sont une conséquence. Elles débordent parfois sur la société conventionnelle comme on l'a vu avec les affrontements entre loubards africains et lycéens blancs dans Le Monde du 12 mars 2005.

Le nouvel antisémitisme en est une autre conséquence, sans doute la plus abjecte. Dans les quartiers « sensibles », les juifs sont agressés dans leur chair et parfois torturés et assassinés. La haine du juif s'est substituée à l'antisémitisme de salon et, au XXIe siècle, pour la première fois dans l'histoire de la République française, on a tué et torturé des enfants et des adultes au motif de leur judéité, les criminels étant tous issus de l'immigration récente. 

- La classe dominante a renoncé à assimiler les nouveaux arrivants :

La responsabilité première de ces désordres incombe à l'oligarchie blanche, bourgeoise et bien-pensante. « La posture républicaine ne doit pas tromper, la réalité est que nos classes dirigeantes sont pour l'essentiel acquises au modèle multiculturel et mondialisé », constate le sociologue Christophe Guilluy (La France périphérique, 2014).

Confrontée à la faillite de son utopie, cette oligarchie ne veut pas pour autant en faire reproche à telle ou telle communauté immigrée par crainte d'accroître son supposé mal-être. Alors, elle s'en accuse elle-même et en fait reproche à la société française en général.

De son point de vue, si tel enfant d'origine étrangère échoue en classe ou violente son maître d'école, ce n'est pas par manque de motivation pour le travail mais simplement parce que le système scolaire et le maître lui-même sont racistes à leur insu et le discriminent sans le vouloir ! Ainsi, un jeune enseignant d'extrême-gauche se désolera de n'en faire jamais assez pour les malheureux immigrés de sa classe et en viendra à se sentir coupable, par une singulière transmutation du péché originel, dogme chrétien selon lequel nous serions tous coupables dès la naissance du péché commis par Adam et Ève !

Dans la même veine, si tel adulte pointe au chômage et se satisfait de petits trafics, ce n'est pas en raison de son passé de cancre et de loubard ni de son incapacité à respecter un minimum de discipline ou de ponctualité ; c'est seulement du fait que les employeurs pratiquent une discrimination à l'embauche !

Et peu importe que les statistiques et les tests à l'aveugle démontrent le contraire : les personnes qui ont le plus de difficulté à séduire un employeur sont dans l'ordre décroissant les vieux, les handicapés, les moches et les femmes ! La couleur de peau, l'origine ethnique et l'appartenance religieuse arrivent bon dernier comme motif de discrimination (voir l'Observatoire des discriminations, La Sorbonne).

La bourgeoisie blanche développe un racisme qui ne dit pas son nom à force de répéter que les immigrés et les citoyens, dès lors qu'ils sont colorés - ou « racisés » selon le dernier vocable à la mode - n'ont aucune responsabilité dans leurs échecs ; elle les tient pour des enfants que l'on doit protéger et plaindre quoi qu'ils fassent ! 

Last but not least, cette bourgeoisie instruite et plutôt cultivée s'interdit de considérer que les sociétés qu'ont fuies les immigrés auraient moins de qualités que le pays où ils ont cherché refuge. Faute de pouvoir valoriser ces sociétés, elle s'applique à dévaloriser sa propre société, son Histoire et sa culture (*). Ce faisant, elle prive les nouveaux-venus d'un modèle dont ils pourraient tirer fierté et « victimise » les pauvres gens en peine de s'insérer en leur présentant notre pays comme l'antre du diable, peuplé de bougres racistes et nostalgiques des colonies.

Désabusé, le journaliste Jean Daniel écrivait : « Je ne pardonnerai jamais, pour ma part, à la gauche, ma famille, d'être demeurée si longtemps ignorante des vrais problèmes. De n'avoir pas compris, par exemple, que l'octroi du droit du sol faisait obligation de célébrer l'accession des nouveaux Français à la citoyenneté et de les intégrer dans l'histoire et les projets de la République. Est-il trop tard ? Probablement oui, si l'on rêve de ressusciter une France puissante, sûre d'elle-même et capable d'intégrer ses minorités » (Le Nouvel Observateur, 20 janvier 2005).

Il s'ensuit que les Africains ou les Orientaux qui voudraient savourer le bonheur d'être Français ont la désagréable impression d'être perçus des deux côtés comme des traîtres. Obligés d'un côté de justifier leur « intégration », ils doivent de l'autre s'excuser de ne pas suivre les préceptes de l'islam ou de ne pas gémir sur les méfaits supposés de la colonisation et de la traite

- Désarroi des classes populaires face à la montée de l’intolérance :

Le ressentiment haineux et les attitudes discriminatoires que l’on observe dans une large fraction de la bourgeoisie blanche sont inconnus des classes populaires.

Les Français de souche européenne se montrent dans leur immense majorité remarquablement ouverts à l’égard de leurs compatriotes d’autres origines. Cela s’observe dans les liens de camaraderie à l’école, dans la cohabitation à l’université, au travail ou dans les cités, dans la fréquence des mariages mixtes, qui ne font plus guère de problème, du moins dans les populations de culture chrétienne…

On revient de loin : il y a moins d’un siècle, dans les campagnes françaises, une jeune fille pouvait être rejetée par sa famille pour avoir épousé un compatriote protestant et non pas catholique comme elle.

Face aux échecs de l’intégration, les classes populaires témoignent d’une résilience exceptionnelle. Les attentats islamistes du 7 janvier 2015 contre Charlie Hebdo et un supermarché kasher n’ont suscité rien d’autre qu’une immense entreprise de fraternisation. On appréciera le contraste avec les « ratonnades » de Chemnitz, en septembre 2018 en Allemagne, à la suite du meurtre d’un Allemand par un immigrant.

La principale inquiétude qui ronge les Français des classes populaires, sédentaires et attachés à leur sol, est la crainte d’une submersion migratoire qui affecterait leur niveau de vie et, plus gravement, les rendrait minoritaires dans leur quartier ou leur ville, avec le risque d’être opprimés par des nouveaux-venus moins ouverts et moins sensibles qu’eux-mêmes aux « valeurs universelles ».

Vers une société « racialisée »

Tout en répétant de façon incantatoire que « les races n'existent pas », nous nous habituons à notre insu à une société racialisée où les classes sociales se confondent avec la couleur de peau et l'origine ethnique. C'est du jamais vu, du moins en Europe. Rappelons que le racisme est consubstantiel aux sociétés esclavagistes (Grèce et Rome antiques, empires musulmans, Amériques) mais il n'est apparu en Europe qu'à la fin du XIXe siècle, à travers le dévoiement de théories scientifiques (sélection naturelle...) par des idéologues « progressistes ».

En France, aux siècles précédents, l'écrivain Alexandre Dumas, le chanteur Henri Salvador ou encore le sénateur Gaston Monnerville étaient perçus comme des concitoyens à la peau un peu plus foncée que la moyenne et ils ont moins souffert du racisme que l'écrivain Jules Renard de sa rousseur (Poil de Carotte) ou Alphonse Daudet de sa pauvreté (Le Petit Chose).

Dans la France du XXIe siècle, pétrie de bons sentiments, les Africains se retrouvent en grand nombre dans des métiers à faible valeur ajoutée (vigiles, aides-soignants, manutentionnaires, manœuvres...) et s'y cantonnent faute de posséder les codes sociaux et l'instruction qui leur permettrait d'évoluer. Ils sont presque complètement absents des professions « nobles » : ingénieurs, scientifiques, cadres ou même journalistes, ainsi que des écoles sélectives : Polytechnique, Normale Sup, médecine. On ne les retrouve pas non plus aux Olympiades des Métiers, un concours international qui distingue les jeunes ouvriers les plus prometteurs de leur pays. 

La racialisation est aussi très visible dans le domaine culturel : si le zoo de Vincennes accueille un public diversifié, malgré un prix d'entrée élevé, il n'en va pas de même des musées, expositions, conférences, ciné-clubs, associations, monuments etc. Les personnes du sud de la Méditerranée persistent à ignorer ces lieux de culture. Il est rarissime de croiser une famille française à peau noire au Louvre ou dans un château de la Loire. Même le musée du Quai Branly-Jacques-Chirac (Paris), dédié aux arts premiers d'Afrique et d'Océanie, a un public quasi-exclusivement blanc.

À mesure que se séparent les populations et que se consolident et s'étendent les « colonies de l'intérieur », les unions entre personnes d'origines différentes se font aussi moins nombreuses. Les nouveaux moyens de communication et notamment la télévision parabolique et les réseaux sociaux renforcent cette tendance en facilitant les rencontres entre gens de même origine. Chacun se replie sur son groupe : c'est la télévision de son pays d'origine que l'on regarde le soir en famille et c'est sur les sites communautaires que l'on va chercher un conjoint à son image.

Dans les médias nationaux - télévision, radio, presse -, on discute entre gens du même monde. Qu'il s'agisse de sexualité, mœurs ou patrimoine culturel, tout est traité dans l'entre-soi, comme au bon vieux temps de la France blanche et homogène, indifférents à ce que pourraient en penser les habitants des « colonies de l'intérieur » (*).

Tartufferies

L'assimilation est en panne et même régresse (*). Mais plutôt que d'aborder avec lucidité et courage les questions migratoires, les élites politiques, droite et gauche réunies, préfèrent expliquer le repli communautaire et les violences par des raisons sociales ou urbanistiques, par des discriminations dans le travail ou même par l'oppression qu'auraient subie autrefois les esclaves et les indigènes des colonies.

Ainsi, l'historien Benjamin Stora croit pouvoir établir un lien de cause à effet entre la guerre d'Algérie et le mal-être des banlieues françaises ! Mais si l'on considère la proportion de jeunes musulmans partis pour le djihad en Syrie, elle est bien plus élevée en Belgique et même au Danemark, pays qui n'ont jamais colonisé de terre musulmane. On observe aussi que la minorité turque est l'une des plus rétives à l'assimilation (très forte endogamie et très mauvais résultats scolaires selon une enquête parue dans Le Monde à l'été 2005). Pourtant, la Turquie n'a jamais été colonisée et ses élites se veulent européennes !

A contrario, les immigrants d'origine indochinoise ont subi plus que quiconque l'oppression coloniale et beaucoup ont connu une misère extrême mais tous se sont intégrés à la société française sans se soucier de lui en faire reproche. Même constat pour les immigrants venus il y a un siècle de Russie ou d'Arménie. Ceux-là ont connu à leur arrivée une xénophobie et une misère autrement plus violentes qu'aujourd'hui. Ils n'ont bénéficié du soutien d'aucune association caritative. Il n'empêche que leurs enfants se sont pleinement assimilés à la nation. Même constat aussi  pour beaucoup de familles venues d'Afrique du Nord ou d'Afrique subsaharienne qui ont su rejeter le discours « victimaire » et se prendre en charge. Leurs enfants se révèlent plus français (et parfois plus cultivés) que certains rejetons de la bourgeoisie blanche et mondialiste, adeptes d'une sous-culture US-globish.

La guerre d'Algérie tout comme le conflit israélo-palestinien ne sauraient donc expliquer la difficulté de certaines populations à adopter la modernité occidentale ! Ce genre d'explication est trompeur et aggrave le mal en décourageant certains immigrants et en leur offrant une excuse facile pour ne pas se prendre en charge !  

La faute au « manque d'emplois » ?

Il est tentant de croire et laisser croire que le mal-être des « quartiers » peut se résoudre en « offrant » des emplois. C'est oublier que l'exercice d'un travail salarié exige concentration, discipline, volonté, estime de soi, envie de se surpasser... sans compter le respect de certains codes sociaux et relationnels, toutes choses qui ne vont pas de soi mais s'acquièrent par l'éducation familiale et l'effort personnel.

Ces acquis font défaut dans beaucoup de familles issues du Sahel et d'Anatolie, ainsi que le montre le sociologue Hugues Lagrange : rejet de l'école, primat de la violence, malaise avec les femmes. De là les taux de chômage massifs que connaissent certaines banlieues. De là aussi le manque d'appétence de leurs habitants pour la culture nationale, sa littérature et son patrimoine.

Trahison des élites

Les fractures françaises font au moins l'affaire des classes privilégiées qui tirent parti de leurs atouts (éducation, héritage) pour renforcer leur position sociale comme le démontre le chercheur Éric Maurin (*). Soucieuses de leur confort personnel, elles évitent de se mêler aux nouveaux immigrants tant dans leurs lieux de résidence que dans leur environnement professionnel (combien d'Africains à Polytechnique ou dans les rédactions du Monde ou de Libération ?).

Dans les « ghettos blancs » du VIIe arrondissement, de Neuilly, de Saint-Germain-en-Laye ou Chevreuse... les privilégiés considèrent avec détachement les troubles qui agitent le reste du pays. Qu'ont-ils à craindre ? De l'École Alsacienne au lycée Henri IV, leurs enfants bénéficient d'un parcours fléché qui leur garantit de conserver leur statut social et les préserve de tout mélange. Leurs revenus progressent tant et plus tandis que les classes moyennes voient les leurs stagner ou régresser sous le fardeau d'un État boulimique et impotent.

Enfin, beaucoup de ces privilégiés se considèrent d'ores et déjà étrangers à la communauté nationale ; avec une bonne conscience désarmante, ils se présentent comme « citoyens du monde », anglophones de préférence, et envisagent sans état d'âme leur repli futur dans un îlot pour riches blancs, qui en Suisse, qui à New York ou à Bruxelles.

À l'autre extrémité de l'échelle sociale, les enfants des classes populaires et moyennes basses, quelle que soit leur origine (Français « de souche européenne » ou assimilés), n'ont plus guère l'espoir d'accéder un jour aux premières places de la fonction publique et des grandes entreprises, malgré quelques opérations médiatiques comme celle de feu Richard Descoings qui a ouvert Sciences Po à une poignée d'enfants des banlieues (*). Depuis un quart de siècle, l'ascenseur social est en panne et les clivages culturels, religieux et linguistiques qui se mettent en place rendent plus minces encore leurs chances de promotion.

Clairement, sauf coup d'arrêt rapide, la société « racialisée » actuelle est en passe de devenir une société d'apartheid par un processus similaire à celui qu'ont connu l'Amérique du nord (XVIIe siècle) et l'Afrique du sud (XXe siècle). C'est-à-dire que se mettront en place, insidieusement, des barrières juridiques ou autres destinées à préserver la domination des riches blancs, menacée par l'irritation croissante des Africains, relégués dans les métiers à faible valeur ajoutée et les banlieues ethniques.

En promouvant une immigration de peuplement débridée, oligarques et militants associatifs ont produit un monstre qui révèle leur racisme paradoxal.

Dans le droit fil des républicains colonistes du XIXe siècle, ils aspirent à « civiliser les races inférieures » et faire leur bien, que cela plaise ou non à celles-ci. Mais à la différence de Jules Ferry et consorts, qui croyaient sincèrement que les noirs et autres opprimés de la Terre pourraient un jour devenir leurs égaux, nos contemporains prétendument éclairés renvoient sans arrêt ces derniers à leur condition d'opprimés (*). Bienvenue dans Le Meilleur des mondes (Aldous Huxley, 1931).

Joseph Savès
« Les statistiques sont la forme la plus élaborée du mensonge » (Churchill)

Soucieuse de cacher les effets contrariants d'une immigration débridée, la classe politique s'interdit toute analyse catégorielle et pousse des cris d'orfraie si quelqu'un s'y aventure. Il ne s'agit pas que des « statistiques ethniques » mettent en évidence les clivages croissants de nature sociale ou culturelle entre les différents groupes d'habitants ! Cet interdit n'empêche pas les mêmes personnes de multiplier les sondages catégoriels destinés à prouver que telle ou telle catégorie (musulmans, noirs...) est discriminée.

Mais en matière de politique sociale, s'interdire les « statistiques ethniques » peut avoir des conséquences très dommageables. Dans ce domaine, il est impératif en effet de disposer d'indicateurs pertinents. Or, la pertinence d'un chiffre, si objectif soit-il, dépend avant tout des agrégats et des ensembles considérés :

Ainsi, pour décrire le dessin ci-contre, vous diriez comme toute personne de bon sens qu'il s'agit d'un rectangle dont la moitié gauche est noire et la moitié droite, blanche. Mais vous pourriez aussi bien dire qu'il s'agit d'un rectangle en moyenne gris ! C'est tout à la fois vrai et absurde.

Les statisticiens officiels traitent de la même façon les statistiques socio-ethniques : ils dissimulent les clivages entre groupes d'origines différentes en les noyant dans des ensembles plus larges. Habités par la conviction qu'il y a des vérités malvenues, ils déploient depuis les années 1990 des efforts insensés pour dissimuler les réalités, au risque d'entraîner les dirigeants politiques à faire fausse route.

Par exemple, en matière d'éducation, les mauvais résultats de la France dans son ensemble semblent dissimuler un écart croissant entre les performances satisfaisantes des jeunes natifs et celles, autrement plus mauvaises, des enfants des quartiers à dominante subsaharienne ou turque, tirés vers le bas par l'afflux régulier de primo-arrivants.

Si le gouvernement s'en tient à une moyenne globale, il est tenté par une réforme générale du système éducatif, inutile et inappropriée. S'il prend en considération les distorsions ethniques, il va plutôt réfléchir à une action ciblée sur les quartiers difficiles.


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3- Illusions fatales

Publié ou mis à jour le : 2018-11-20 11:51:20

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Historien de l'économie, je publie régulièrement des analyses et des éditoriaux sur le site Herodote.net.
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