Le blog de Joseph Savès
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L'immigration en Europe
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L'immigration en Europe

La rupture de 2015


À l'issue des « Trente Glorieuses » (1944-1974), L'Europe est pour la première fois depuis mille ans devenue terre d'immigration. Par son caractère inédit et son ampleur, le phénomène a transformé les sociétés occidentales.

En 2015, l'immigration a changé d'amplitude avec l'arrivée de plusieurs centaines de milliers de réfugiés à travers les Balkans, la mer Méditerranée et la mer Égée sans qu'aucune frontière semble résister. Les Grecs ont ainsi reçu plus de vingt mille clandestins en une seule semaine d'août 2015 (*) !

Joseph Savès

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Migrants dans les Balkans en 2015 (DR)

La fin des frontières

Dans les années à venir, des vagues migratoires d'une ampleur supérieure ne sont pas à exclure pour peu qu'un grand pays d'Afrique comme l'Égypte, le Congo ou le Nigeria sombre à son tour dans l'anarchie. Des soubresauts sont aussi à craindre du côté de l'Algérie (40 millions d'habitants), menacée de faillite par la chute du prix du pétrole, ou encore du Yémen (25 millions d'habitants), ravagé par l'Arabie séoudite.

L'Europe, au cours du dernier millénaire, a relevé des défis bien plus violents, de la Grande Peste à la Seconde Guerre mondiale, en premier lieu par un relèvement rapide et solide de la natalité. Aujourd'hui, on ne voit encore rien de tel et l'Union européenne, avec sa population déclinante de 500 millions d'habitants, pourrait ne pas survivre au défi migratoire, sauf à recourir à la force militaire, voire à des régimes du même nom.

À travers la Méditerranée ou la mer Égée, des rafiots armés par des négriers libyens, turcs ou autres déversent sur les côtes italiennes et les îles grecques des malheureux qui ont fui l'anarchie moyen-orientale et africaine et risqué leur vie pour accéder au paradis de l'Europe sociale et compatissante.

Certains fuient des pays en guerre comme la Syrie, la Libye ou l'Irak, conséquence du chaos provoqué par les Occidentaux ; d'autres - la grande majorité - fuient des pays paisibles et que l'on dit même en expansion économique, comme l'Éthiopie, le Ghana ou le Sénégal. Certains ont peut-être été victimes de persécutions indignes mais d'autres ont pu servir des régimes oppressifs, participer à des crimes de guerre ou commettre des crimes tout court.

De pauvres hères, avant d'obtenir le droit d'asile au titre de la « défense des libertés », se sont entretués parfois comme on l'apprit en avril 2015 d'un groupe de musulmans sahéliens qui jeta à l'eau une douzaine de compagnons de voyage dont le crime était d'être chrétiens (*) !

Notons enfin que ces immigrants ne fuient pas la mort mais la pauvreté dans leur village d'Afrique ou l'ennui dans les camps de réfugiés de Turquie, de Jordanie ou du Liban. Leur traversée de la Méditerranée ou de la mer Égée résulte d'un calcul de risque avec une probabilité de 0,3 à 1% de mourir dans l'épreuve. Les parents du petit Aylan Kurdi et de son frère, noyés en mer Égée en août  2015, avaient ainsi choisi de fuir vers l'Europe ou le Canada à leurs risques et périls plutôt que de végéter dans les camps de Turquie. Finalement, le père survivant est revenu vivre dans sa ville d'origine, Kobané, en Syrie.

Mis à part sans doute les chrétiens orientaux et les yézidis, ces immigrants ne répondent pas à la définition de l'asile politique (« A droit à l'asile politique toute personne dont la vie ou la liberté sont menacées du fait de son engagement actif en faveur de la démocratie ou de son appartenance religieuse ou raciale »). Ce sont pour la plupart des hommes jeunes et vigoureux simplement envieux du confort occidental. Ils ont pour cela laissé derrière eux des parents âgés, des jeunes frères et sœurs, parfois une femme et des enfants. En fuyant leurs obligations d'homme et de citoyen, ils se révèlent l'exact contraire des résistants et des combattants de la Seconde Guerre mondiale qui ont engagé leur vie au service de leurs proches et de leur pays.

Par une singulière inversion de nos valeurs morales, nous bayons aujourd'hui d'admiration devant tel jeune homme originaire du Sud-Soudan ou d'Érythrée qui dit être parti pour l'Europe en abandonnant sur place quatre ou cinq enfants ! Ce qui aurait été autrefois considéré comme une lâcheté est aujourd'hui assimilé à de l'héroïsme et justifie droit d'asile et assistance financière des contribuables européens.

Les références à la Shoah sont malvenues de la part de citoyens européens qui, sans risque, viennent en aide à ces immigrants extra-européens ou balkaniques dont ils ne connaissent rien et qui eux-mêmes ne risquent rien. Il est indécent de les comparer aux Juifs de l'époque nazie qui s'exposaient à une mort atroce en restant dans l'antre du diable...

Que ne les compare-t-on plutôt aux Palestiniens de tous âges et de toutes conditions qui ont fui leurs villages en 1947 ? Les bonnes âmes occidentales et les gouvernements des pays « frères » avaient à l'époque choisi de les laisser moisir dans des camps autour d'Israël, par égoïsme et dans le dessein explicite de faire pression sur l'État hébreu. Les petits-enfants de ces quelques centaines de milliers de réfugiés sont aujourd'hui cinq millions. Plus que jamais apatrides et désespérés, ils sont la preuve vivante de nos « valeurs universelles » à géométrie variable : on maintient les réfugiés de Palestine et leurs descendants dans des camps mais on ouvre les bras à tous les autres Orientaux et aux Africains avides de mieux vivre.

Bisounours au village

La tragédie des réfugiés offre heureusement quelques motifs de sourire avec des reportages en boucle sur tel ou tel village de Calabre qui a repris vie grâce à l'arrivée de réfugiés maliens, érythréens, afghans ou autres.

Ces immigrants disposent-ils d'une magie dont les autochtones seraient dépourvus ? Oui, ladite magie se ramène aux aides financières octroyées par l'Union européenne et l'État italien : plus de mille euros par mois et par migrant. Cette manne vient relancer le commerce local et les services communaux... Mais que n'y a-t-on pensé plus tôt et installé dans ces villages les familles « autochtones » qui végètent dans les banlieues misérables des métropoles ?

Reste qu'en ces lieux éloignés des bassins d'activité, les nouveaux habitants n'ont pas plus de chance que les anciens de trouver un véritable emploi et un avenir décent. Au moins ont-ils l'assurance d'être assistés à vie, une solution difficilement généralisable à l'ensemble des immigrants.

La fin des États ?

Confrontée à la violation caractérisée de ses frontières, l'Union européenne semble aussi impuissante que le fut Rome face aux Germains qui franchirent le Rhin ou le Danube au Ve siècle. Les États membres se sont en effet dépouillés de leurs moyens d'action sans avoir pris la peine de fonder un État européen pleinement solidaire. D'une part, ils s'interdisent toute action unilatérale comme de fermer les frontières nationales ; d'autre part ils rendent illusoire le renforcement des frontières extérieures et une éventuelle action militaire du fait de la règle de l'unanimité pour tout ce qui concerne la révision des traités concernés, tel le traité de Schengen.

À défaut, ils engloutissent des milliards d'euros dans des systèmes de défense ultra-sophistiqués. De la frontière tunisienne à Calais en passant par la Hongrie, on voit se dresser des « murs ». Ils s'apparentent aux anciens limes, lignes fortifiées destinées par les Romains à arrêter les Barbares. L'un d'eux a même été érigé par l'Autriche sur sa frontière avec la Slovénie. Cette confrontation entre deux États qui appartiennent l'un et l'autre à l'Union européenne, à la zone euro et à la zone Schengen témoigne mieux que tout de la faillite du projet européen.

- aveuglement et impuissance face à l'Afrique :

Par lâcheté et impuissance, les Européens refusent de nommer la réalité pour ne pas avoir à l'affronter. Ils persistent à simplement qualifier de migrants ou réfugiés les nouveaux arrivants. Ils feignent de se croire encore capables de séparer le bon grain de l'ivraie, d'accueillir les « vrais » réfugiés et de renvoyer les autres chez eux (combien l'ont été depuis le début de l'année 2015 ?). Dans les faits, ils ouvrent leurs frontières à tous au nom de l'impératif humanitaire en oubliant l'avertissement du leader socialiste Michel Rocard : « Nous ne pouvons pas héberger en France toute la misère du monde. La France doit rester une terre d'asile mais pas plus » (TF1, 3 décembre 1989) (*).

Est-ce pour complaire à des patrons avides de main-d'oeuvre corvéable ? Ou plus simplement par crainte d'aborder l'obstacle ? les dirigeants européens ont renoncé depuis belle lurette à sévir contre les autocrates de la péninsule arabique qui financent les islamistes de tout poil. Ils n'osent pas davantage réclamer des comptes aux dirigeants africains qui pillent l'aide occidentale et s'interdisent toute politique de planning familial.

L'Afrique noire (un milliard d'habitants aujourd'hui, deux milliards en 2050) a entamé sa croissance démographique dans les années 1930 grâce aux campagnes de prophylaxie menées par les colonisateurs et prolongées après les indépendances. En ce début du XXIe siècle, alors que la population du reste du monde est en voie de se stabiliser, voire de diminuer, elle poursuit sur sa lancée avec des familles de quatre à sept enfants en moyenne selon les pays.

En l'absence de planning familial et de campagnes contraceptives, en l'absence aussi d'État de droit et de dirigeants honnêtes et scrupuleux, l'aide extérieure à l'Afrique reste vouée à l'échec malgré un montant qui n'a rien de négligeable : plus de 200 milliards de dollars par an selon la Banque mondiale, soit l'équivalent de plusieurs plans Marshall depuis les indépendances (*).

Il ne sert à rien dans ces conditions de rêver d'un « co-développement » qui permettrait à l'Afrique noire de sortir du dénuement et retenir ses jeunes. Les Africains eux-mêmes sont les premiers à l'admettre. « Ce sont les forces vives qui s’en vont… Le migrant est un défaitiste qui ne croit pas au concept de l’Afrique qui gagne », constate le journaliste Stephen Smith dans La ruée vers l'Europe (Grasset, 2018), un essai lucide dont le président Emmanuel Macron a fait son miel.

- faillite de la politique :

En baissant les bras devant les défis extérieurs (instabilité moyen-orientale, démographie africaine), en renonçant à protéger nos frontières et garantir les droits des citoyens, nous déstabilisons un peu plus notre société, ruinons les efforts d'intégration des précédents immigrants et prenons le risque de l'anarchie et de la guerre. Dans le même temps, nous aggravons la situation des pays de départ en les privant de leurs éléments les plus jeunes et les plus dynamiques.

Fondée sur le déni des réalités démographiques, sociales et géopolitiques (*), cette attitude est à l'opposé de ce qui fait l'essence de la « politique » : la protection de la cité (polis) et de ceux qui y vivent, dans le maintien de la paix. « L’immigrationnisme sans frein, qui est en train de se constituer en idéologie européenne, qui met les droits des étrangers mobiles – polonais ou moyen-orientaux – au-dessus de ceux des nationaux, qui met donc les populations en état d’insécurité est, sous l’apparence des bons sentiments, un anti-humanisme », diagnostique l'historien Emmanuel Todd (Atlantico, 3 juillet 2016).

Le philosophe et historien Marcel Gauchet ne cache pas son inquiétude : « Nous n'en sommes qu'aux balbutiements d'un processus qui pourrait devenir ingérable. Ce potentiel migratoire est gigantesque et représente une force de déstabilisation qui risque de s'imposer comme la question politique centrale en Occident. Si l'on y ajoute la question écologique, on se dit qu'il risque de se passer de drôles de choses dans un avenir pas si éloigné. D'autant que nous avons pris le parti d'organiser notre désarmement sur tous les plans, pas seulement militaire, mais plus encore intellectuel et moral » (Causeur, mars 2013) (*).

De façon moins nuancée, Jacques Attali, brillant dilettante de la pensée et de l'Histoire, se hasardait à pronostiquer un « nouveau Moyen Âge » dans un entretien au quotidien Libération, le 5 mai 2000 : « Nous connaissons déjà un exemple de ce qui pourrait arriver : la Somalie. Des bandes tribales s'affrontent sans aucun pouvoir pour les séparer (...). Nous vivons en ce moment la période flamboyante de la fin de l'empire (...). Ce Moyen Âge bunkérisé est déjà là : ce sont les guerres locales, les banlieues qui s'isolent, les riches qui s'isolent, les touristes qui se font prendre en otage ».

Boutros Boutros-Ghali, qui fut secrétaire général de l'ONU, exprimait le 22 mai 2007 sa vision de l'avenir de l'Europe (Rencontres du XXIe siècle, UNESCO, Paris) : « L'effondrement sans précédent de la population européenne (4% de la population mondiale en 2050 contre 8% aujourd'hui) et son vieillissement accéléré contrastent avec l'augmentation encore très rapide de la population en Méditerranée du Sud et de l'Est. Il va s'ensuivre des déséquilibres très aigus ! ».
« D'un strict point de vue quantitatif, l'immigration serait une solution », convenait l'éminent Égyptien. « Mais on ne peut traiter la question comme un problèmes de vases communicants ou de robinets. Une immigration sans précaution risque de faire imploser les sociétés occidentales au prix de troubles très graves (choc culturel, structures néo-coloniales, chômage...) ». Cette prophétie est en train de devenir réalité comme l'attestent le discrédit des institutions européennes, la faiblesse des gouvernants, la poussée des populistes, de la Finlande à la Grèce et l'Italie, la racialisation des sociétés et la nouvelle vague d'immigration incontrôlée.

La fin du métissage

Par un paradoxe visible seulement des personnes familières avec l'histoire des populations, le monde est plus éloigné que jamais du « métissage généralisé » que les élites occidentales appellent de leurs voeux !

Aujourd'hui, en effet, les migrations de peuplement concernent exclusivement l'Europe occidentale et l'Amérique du nord, soit sept cents millions d'habitants, moins du dixième de l'humanité. Pour le reste, l'humanité est en ce début du XXIe siècle plus cloisonnée et moins « métissée » qu'il y a un siècle, à la veille de la Première Guerre mondiale et à la fin de la première mondialisation.

À cette époque-là, pas si lointaine, les Européens constituaient avec les Nord-Américains un tiers de la population mondiale. Présents dans tous les pays du monde, en Afrique, dans les pays musulmans, en Extrême-Orient et même dans le sous-continent indien, ils brassaient les populations à qui mieux mieux, transportant des Tamouls à Ceylan, à Maurice et aux Caraïbes, des coolies chinois en Malaisie comme en Californie, des Bengalis en Birmanie etc.

Nous n'en sommes plus là. Dans les villages chinois, japonais, africains ou indiens, les Occidentaux à peau claire font désormais figure d'extra-terrestres et quand l'un d'eux s'y aventure, les enfants se bousculent afin de le voir pour de vrai. C'est que la décolonisation s'est soldée par le retour à un monde plus homogène. Les Ougandais ont expulsé leur minorité indienne, les communistes vietnamiens ont « purifié » leur pays en chassant métis, Chinois et Hmongs, les Algériens ont poussé au départ les pieds-noirs etc. La fin du « monde européen » a aussi entraîné le retour des conflits ethniques, tribaux et religieux dans tous les pays à populations mélangées, de la Chine au Liban en passant par le sous-continent indien.

Nous nous orientons à grands pas vers un monde constitué de nations ethniquement et/ou religieusement homogènes, à la seule exception de l'Amérique du Nord et de l'Europe occidentale. On peut ou non se féliciter de ce que la sphère occidentale fasse exception à la règle générale. La question mérite à tout le moins d'être débattue avec lucidité et sans arrogance. 


Publié ou mis à jour le : 2018-11-20 11:44:17

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Historien de l'économie, je publie régulièrement des analyses et des éditoriaux sur le site Herodote.net.
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