Le blog de Joseph Savès
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La monnaie unique en question
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Monnaie : secrets de fabrication

II - L'État et la solidarité


A- Impôts et cotisations sociales

Nous avons vu plus haut comment circule la monnaie dans un système fermé. Ce système repose sur une infinité d’éléments qui nous sont devenus invisibles tant ils nous paraissent aller de soi.

- des relations sociales basées sur la confiance

Il repose en premier lieu sur des comportements individuels codés sans lesquels il n'y aurait pas d'échanges possibles : la maîtrise de soi et la politesse, l'écoute des autres, le respect de la parole donnée etc. Imaginons-nous d'acheter quoi que ce soit à un commerçant qui nous rudoierait et tricherait sur les prix et le rendu de la monnaie ?

En second lieu, l'économie marchande a besoin d'un environnement propice pour s'épanouir : des voies de circulation sûres et des villes ordonnées, la paix civile et la loyauté des échanges, des citoyens instruits et confiants etc. Un industriel qui veut s'implanter dans un pays, quel qu'il soit, ne considère pas seulement le niveau des salaires mais aussi la qualité des transports et du réseau électrique, l'honnêteté de l'administration et du fisc, la qualité de la main-d'oeuvre, son ardeur au travail, son respect des contraintes horaires etc.

Les comportements individuels et l'environnement social sont le fruit de plusieurs siècles d’apprentissage de la vie collective, dans des conditions parfois violentes. Ils varient beaucoup d'un pays à l'autre et même d'une région à l'autre. De nombreux pays de la planète sont encore voués à l'arbitraire et à la violence clanique et donc impropres au développement d'une économie avancée, tandis que d'autres, dont le nôtre, ont pu mettre en place une « société de confiance » et bâtir sur cette base une économie prospère.

- un État qui fixe les règles et en impose le respect

Cette mise en place ne va pas de soi. Elle nécessite une autorité supérieure, unanimement respectée, capable d'imposer à tous les citoyens des règles communes et équitables. C'est l'État. Le fonctionnement de ses services (administrations, police, justice…) est assuré grâce à l’impôt. C'est une contribution obligatoire versée par l’ensemble des citoyens et d'autant mieux consentie qu'elle a été approuvée dans le cadre d'une délibération démocratique.

L'impôt est assimilable à un échange. En versant leur écôt à l'État, les citoyens acquièrent en échange le droit d’être protégés, de la même façon qu'ils acquièrent le droit de s’habiller, se nourrir, se loger ou se divertir en donnant de l'argent à un marchand.

L’État moderne ne s’en tient pas là. Il protège aussi les citoyens contre les aléas de la vie : le chômage, la maladie et la vieillesse. Cette protection passe par des assurances sociales. Elles sont obligatoires car l’expérience montre que les hommes, livrés à eux-mêmes, ont trop souvent tendance à parier sur la chance et faire l’économie d’une assurance, au risque de s’en repentir plus tard. Pour éviter la multiplication des drames individuels, l’État se doit de les protéger contre eux-mêmes.

Les assurances sociales sont financées par des cotisations. Elles sont abusivement appelées « charges sociales », comme si elles représentaient une charge ou un fardeau. Or, de même que les impôts, les cotisations sociales sont assimilables à un échange. Par leur intermédiaire, les citoyens acquièrent le droit de surmonter la perte d’un emploi, de se soigner ou d’affronter le grand âge.

La prospérité et le bien-être de chacun sont ainsi indissociables d’un État fort, capable de veiller au bon fonctionnement des échanges marchands, des services publics et des assurances sociales. Assurés contre les aléas de la vie, les hommes peuvent pleinement se consacrer à leurs activités. Ils les effectuent dans de bonnes conditions grâce aux services publics. Dans leur travail, ils donnent le meilleur d’eux-mêmes grâce à l'instruction qu'ils ont reçue, avec des programmes pilotés par l’État.

L'argent n'est pas tout

Notre bien-être ne dépend pas du seul montant de nos revenus mais de l'ensemble des circuits d'échanges dans lesquels nous nous insérons depuis notre naissance. Ces circuits d'échanges incluent nos dépenses personnelles tout comme nos impôts et nos cotisations. De leur harmonie d'ensemble résulte notre satisfaction.

On a pu ainsi constater qu'un millionnaire colombien vit moins bien qu'un Suédois moyen, obligé qu'il est de s'entourer de gardes du corps et d'envoyer ses enfants étudier en Suisse, inquiet pour la sécurité de ses proches et tourmenté par le risque d'être dépouillé à tout moment par un rival. Et les États-Unis montrent qu'un niveau élevé de développement matériel peut se conjuguer avec des indicateurs sociaux et sanitaires très médiocres (espérance de vie, mortalité infantile) dès lors que les services publics et les assurances sociales sont négligés.

B- Solidarités et dépendance

Le partage de la richesse nationale entre services publics, assurances sociales et dépenses personnelles résulte de l’histoire et des mœurs. Il fonctionne dans chaque État sur le consensus national, avec pour résultat un équilibre fragile, plus ou moins harmonieux, plus ou moins performant, qu'il nous appartient de consolider et d'améliorer par des réformes appropriées. 

C'est l'honneur de la politique que de travailler au mieux-être des citoyens, mais à condition d'évaluer l'effet de ses réformes sur l'ensemble des circuits d'échanges, sans se limiter à leurs conséquences immédiatement visibles, comme le font trop souvent nos Gribouilles.

- « casser les prix dans l'intérêt des consommateurs », une illusion dangereuse !

J'ai le souvenir d'un haut magistrat qui avait reçu du gouvernement français mission de renforcer la concurrence par les prix dans la grande distribution « dans l'intérêt des consommateurs » ! Cet objectif univoque (baisser les prix) était proprement insensé. Il s'en tenait à une considération primaire, à savoir que chacun, en tant que consommateur, préfère payer moins que plus. Mais il faisait fi de la complexité des circuits d'échanges et de leur interdépendance.

On ne peut encourager la grande distribution à casser ses prix sans s'interroger sur ce qu'il advient de ses fournisseurs. Trop pressurés, ces derniers réduisent leurs effectifs, leur effort de recherche ainsi que leur marge bénéficiaire et, donc, leur capacité à investir. Avec, pour résultat, davantage de chômage et des firmes moins innovantes et moins dynamiques face à leurs concurrentes étrangères. En dernier ressort, il s'ensuit moins de pouvoir d'achat dans le pays et donc une diminution des ventes dans les hypermarchés ! Cest le serpent qui se mord la queue...

- les « charges », plus utiles qu'elles n'en ont l'air

De la même façon, on ne peut réduire le financement des services publics ou des prestations sociales ou « baisser les charges des entreprises » sans s'interroger sur ce qu'il advient des circuits d'échanges dans leur globalité. C'est que les dépenses des uns font les revenus des autres : couper dans des « dépenses » quelles qu'elles soient (salaires, investissements, cotisations, impôts), c'est couper dans les revenus d'autres agents de la collectivité nationale et briser de ce fait des circuits d'échanges, en perdant d'un côté ce qu'on croit gagner de l'autre. Dans ce domaine, gardons-nous des évidences.

Un entrepreneur se doit d'améliorer ses performances par des gains de productivité, en optimisant l'organisation du travail, en concevant des techniques plus efficaces et en améliorant la qualité de ses produits. Mais il peut aussi, plus prosaïquement, s'en tenir à des économies sur les salaires, les achats et les « charges ». Ces économies seront profitables à la communauté nationale seulement s'il s'ensuit une augmentation de l'activité d'un montant supérieur aux économies réalisées. C'est le cas par exemple si, en réduisant de 2% le coût unitaire de ses automobiles, un industriel accroît de 4% le nombre d'automobiles exportées ou vendues en remplacement des importations. Qui plus est, il ne s'agit pas que lesdites économies compromettent l'avenir en obérant les infrastructures et les services publics indispensables à l'activité et à la vie sociale.

Rappelons-le. La prospérité et le niveau d'activité ne dépendent pas seulement du niveau des salaires et des « charges ». Ils dépendent tout autant des infrastructures de transport indispensables à la circulation des marchandises et des salariés, de la sécurité civile et de la qualité des soins médicaux qui permettent à chacun de travailler, créer et consommer dans la sérénité, du système éducatif et du climat culturel qui apportent aux salariés comme au chef d'entreprise une formation et des principes moraux propices au développement de l'activité, des aides sociales qui assurent la cohésion de la société et permettent parfois de récupérer des citoyens à la dérive etc etc.

Tous ces facteurs sont assimilables à des investissements sur le long terme. Leur financement se solde pour les entreprises et les particuliers par un coût immédiat sous forme d'impôts et de cotisations sociales mais sans eux, un pays comme la France tomberait rapidement au niveau des territoires les plus arriérés de la planète et ses entreprises cesseraient d'exister.

« Baisser les charges », et après ?

Ne nous laissons pas tromper par les apparences. Cotisations sociales et impôts sont indissociables du bilan d'une entreprise à l'égal des salaires et des achats.

On peut certes concevoir un pays où, à l'inverse de la France et de la plupart des pays modernes, toutes les assurances sociales (retraite, chômage, santé, maternité) seraient financées par les seuls salariés, de façon soit volontaire, soit obligatoire. L'entreprise aurait dans ce cas très peu d'impôts ou de cotisations à payer en direct, mais elle devrait élever d'autant les salaires de ses travailleurs pour leur garantir le même niveau de vie. C'est à peu de chose près la situation qui se rencontre aux États-Unis, avec des salaires nominaux beaucoup plus élevés qu'en France pour un niveau de vie somme toute similaire.

Il est donc vain de déplacer les « charges »  des entreprises vers les salariés (sauf à vouloir réduire le niveau de vie de ceux-ci)... Ce n'est pas une raison, toutefois, pour ne toucher à rien. De la même façon qu'ils cherchent des fournisseurs et des procédés moins coûteux et plus performants, les entrepreneurs aspirent à ce que leurs cotisations sociales et leurs impôts soient employés de la façon la plus judicieuse possible, sans gaspillage d'argent ni de ressources humaines. Comme tout investissement ou facteur de production, les services publics et les assurances sociales doivent être constamment optimisés par des gains de productivité de façon à en réduire le coût et améliorer la fluidité des circuits d'échanges. 

C- Cohésion nationale

Les circuits d'échanges s'inscrivent au sein de la communauté nationale et d'elle seule. Ils incluent les flux marchands mais aussi les flux fiscaux et sociaux. Ils déterminent l'ensemble des liens qui rattachent les citoyens les uns aux autres.

Les relations avec les autres pays se limitent  à des échanges marchands de biens et de services, parfaitement substituables les uns aux autres. La Russie peut ainsi décider du jour au lendemain d'acheter du poulet brésilien et non plus français sans que cela fasse une grande différence pour ses habitants. Dans notre analyse des circuits d'échanges, les relations avec l'extérieur peuvent ainsi se ramener à un simple agent économique, appelé société d'import-export qui achète des biens locaux, les vend à l'étranger et, avec ses recettes, achète d'autres biens qu'elle revend dans les circuits d'échanges locaux.

- nous sommes dépendants les uns des autres au sein de la communauté nationale

Chaque État forme normalement un système clos, constitué d'une infinité de circuits d'échanges qui s'imbriquent les uns dans les autres de façon proprement indissociable. Cela se vérifie par le simple fait que nul particulier et nul entrepreneur ne peut faire abstraction des liens qui le rattachent à ce système. Ce sont des liens familiaux, affectifs et culturels bien sûr, mais aussi et surtout des liens sociaux comme ceux que l'on a précédemment décrits : cadre de vie et infrastructures régis par l'administration, système éducatif pour soi-même et ses enfants, protection contre les accidents de la vie, prise en charge dans la vieillesse ou la maladie etc.

Ces liens différent d'un État à l'autre en fonction de l'Histoire et des circonstances. Ainsi, pour garantir leur sécurité et assurer leur avenir, les citoyens français, entrepreneurs compris, acceptent de financer par l’impôt l’école maternelle, l’aide aux familles, la force de dissuasion nucléaire etc. Autant de dépenses auxquelles rechignent par exemple nos voisins allemands.

De la qualité de ces liens dépendent notre bien-être et les performances de nos entreprises.

- l'Europe ? Un marché commun, rien de plus

C'est une réalité cachée qui vaut la peine que l'on s'y arrête : la construction européenne n’a créé en soixante ans aucune solidarité effective par-dessus les États ! Ses acquis se réduisent à la libre circulation des marchandises et des capitaux. Autant dire rien. L’Union est nue mais ne le sait pas ! De fait, les Français n’ont pas plus de liens de solidarité avec les Allemands ou les Italiens qu’avec les Suisses ou les Papous. Ils vont plus facilement s’installer au Canada ou aux États-Unis qu’en Allemagne (*). Le bourgeois de Strasbourg ne partage rien avec son homologue de Fribourg-en-Brisgau, si proche qu’il soit de lui, tandis qu’il partage tout avec les habitants des bidonvilles de Mayotte, dont tout le sépare… sauf l’essentiel : les droits sociaux et civiques et la solidarité fiscale qui se rattachent à la citoyenneté française !

C'est une réalité contrariante pour les parangons de l'Europe marchande car elle montre que tous les efforts entrepris pour rapprocher les Européens depuis un demi-siècle n'ont de fait créé aucune solidarité par-dessus les États, rien qui puisse se substituer aux solidarités nationales issues de l'Histoire. Imaginons que disparaisse par enchantement toute l'administration supranationale de Bruxelles, avec ses fonctionnaires, ses directives, ses règlements et ses traités (monnaie mise à part) : il n'en résulterait aucun changement pour les citoyens français ! La vie continuerait comme avant, avec simplement plus de marges de manoeuvre pour les gouvernants et les électeurs. Mais que vienne à disparaître l'administration nationale et c'est toute la société qui serait plongée dans l'anarchie : plus de police ni de justice, plus de règles communes, plus de services sociaux ni d'éducation.

De Jean Monnet à Jean-Claude Juncker, les promoteurs de l'Union européenne ont cru que celle-ci naîtrait naturellement de la libéralisation des échanges et de l'homogénéisation des réglementations. Ils ont fait en sorte de reproduire les conditions d'avant la Grande Guerre (1914/1918) : ainsi pouvons-nous, aujourd'hui comme à la Belle Époque, circuler sans passeport dans toute l'Europe, avec des formalités de douanes et des règlementations réduites au minimum. Les enfants de la bourgeoisie multiplient les rencontres internationales comme au temps de Stefan Zweig...

La Commission européenne bataille sans relâche en faveur d'une « concurrence libre et non faussée » (*). Le Parlement européen arase les normes et les règlements, de l'ouverture de la chasse au calibre des fruits et légumes. On a créé même une zone monétaire unifiée. La circulation des marchandises en a été facilitée mais, faute d'une complète intégration sociale, administrative et fiscale comme on la voit dans les États pluriséculaires qui composent l'Europe, ces mesures ont surtout eu pour effet de produire des échanges asymétriques, d'aggraver les disparités entre les peuples et d'exacerber les tensions interétatiques. Elles n'ont créé aucune solidarité de fait entre les citoyens européens.

Aujourd'hui comme hier et avant-hier, les solidarités demeurent exclusivement nationales ; il suffit de regarder les actualités télévisées pour le constater. Le projet européen, à défaut de créer des solidarités supranationales, a au contraire abattu les protections qui mettaient les États les plus fragiles à l'abri des plus entreprenants. Faut-il donc s'étonner que l'Europe n'ait jamais été aussi mal perçue par les Européens que depuis la création de la monnaie unique ?

D- Invention de la monnaie

La monnaie est l'expression marchande de la solidarité nationale. Dans notre circuit d’échanges initial, nous avons introduit un billet dont la valeur était reconnue par tout un chacun. Cette reconnaissance ne va pas de soi. Elle découle de la confiance accordée à la Banque qui émet le billet et de ce que la Banque est soutenue par une entité supérieure qui garantit la valeur de ses émissions. Cette entité doit être forte et respectée. Ainsi que nous l’enseigne l’Histoire, cette entité a toujours été l’État, qui, grâce à sa police et sa justice, a le pas sur tous les acteurs du circuit et peut se porter garant de la valeur du billet.

La Banque, assurée de la confiance de tous, peut pérenniser les circuits d’échanges en offrant aux agents potentiels, à la fois acheteurs et vendeurs, ce catalyseur que l’on appelle « monnaie ». Sa valeur d’échange est garantie par l’État et les peines très sévères encourues par les faux-monnayeurs témoignent de l’importance accordée à cette garantie.

C’est ainsi qu’historiquement se sont constitués des systèmes fermés, autrement dit des États avec chacun leurs circuits d'échanges, leur monnaie et leurs réseaux de solidarité qui en ont fait des unités insécables. Ces États n’en sont pas moins ouverts sur l’extérieur, nul n’étant heureusement en mesure d’empêcher les particuliers et les entreprises de commercer avec l’étranger. Nous analyserons plus loin le fonctionnement de ces échanges internationaux.


Publié ou mis à jour le : 2018-03-05 17:20:14

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Historien de l'économie, je publie régulièrement des analyses et des éditoriaux sur le site Herodote.net.
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