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La Crise européenne
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Histoire de la Crise européenne

Le relâchement des années 1990


1989, année-charnière ! Avec la chute du Mur de Berlin et l'effondrement du bloc soviétique, d'aucuns se hasardent à prédire la « fin de l'Histoire » et le triomphe universel de la démocratie.

Bercés par ces illusions, les dirigeants européens relâchent leurs efforts et se détournent des priorités industrielles pour ne plus s'intéresser qu'aux questions monétaire et à la lutte contre l'inflation.

Le sursaut de la décennie précédente - modernisation des entreprises industrielles, investissements publics et militaires - fait long feu. Dès 1993, le Vieux Continent connaît sa première année de récession depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale, un demi-siècle plus tôt, avec une croissance négative.

Joseph Savès
[cliquez sur la frise et faites défiler les événements de la période]
Frise chronologique de Notre époque (1945-2012)

Dépasser la guerre froide

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Dans l'euphorie de la réunification du continent européen, personne ne prête attention aux éructations d'un leader yougoslave, Slobodan Milosevic. Le 28 juin 1989, il appelle les Serbes à affronter leurs compatriotes albanais. C'est l'amorce du conflit qui va déchirer la Yougoslavie deux ans plus tard. 

Cette première guerre sur le continent européen, depuis la chute du nazisme, a été rendue possible par la fin de la guerre froide. N'ayant plus rien à craindre de Moscou, les nationalistes de tout poil se réveillent du Danube à l'Amour, sur la frontière chinoise.

La Communauté Économique Européenne (CEE) en est elle-même affectée. Conçue par Jean Monnet et ses émules pour permettre à l'Europe de l'Ouest de résister à la menace soviétique, elle perd sa raison d'être avec la disparition de celle-ci. Qui plus est, la réunification prochaine de l'Allemagne risque de la déséquilibrer de l'intérieur et de la faire exploser. Quel besoin pourrait encore avoir une Allemagne de 80 millions d'habitants de lier son destin à la CEE ?

Le président François Mitterrand, lucide malgré l'usure du pouvoir et la maladie, entrevoit le danger. Ayant compris qu'il était vain de vouloir empêcher la réunification de l'Allemagne, il choisit de lier celle-ci à ses partenaires par une union monétaire, de manière indissoluble.

Il convainc le chancelier Helmut Kohl de sacrifier le Deutsche Mark, devenu le symbole du spectaculaire redressement de l'Allemagne fédérale, au profit d'une monnaie européenne.

Le chancelier accepte sous réserve que ses partenaires n'entravent pas la coûteuse reconstruction de l'ex-RDA (République Démocratique Allemande). Il exige aussi que la future monnaie européenne soit garantie envers et contre tout contre les risques de dérapage inflationniste.

L'inflation diabolisée

Depuis l'hyperinflation de l'année 1923, qualifiée d'« année inhumaine », les Allemands entretiennent la phobie de l'inflation et le culte de la monnaie « forte ». Ces attitudes, qui ont déterminé les choix de Kohl et de ses successeurs, correspondent à un double contresens historique.

L'hyperinflation de 1923 fut une conséquence directe de la Première Guerre mondiale. Elle a été entretenue par le gouvernement lui-même pour desserrer le carcan des réparations exigées par les vainqueurs. Une fois ce résultat obtenu, elle a pu être résorbée en quelques mois.

Pourtant, ce mauvais souvenir conduisit le chancelier Brüning, huit ans plus tard, à tenter de redresser l'économie allemande sans toucher à la monnaie. Excluant une dévaluation qui aurait eu pour conséquence de relancer (un peu) l'inflation, il appliqua une stricte politique de « rigueur », comme aujourd'hui les Grecs, Italiens, Espagnols etc. Quelques mois plus tard, porté par le mécontentement populaire, Hitler est arrivé au pouvoir.

Or, par un phénomène qui reste incompréhensible, la plupart des Allemands croient encore que Hitler a été rendu possible par l'hyperinflation et une politique protectionniste.

La génération d'après-guerre a pu observer aussi que l'incroyable succès du « miracle économique » s'est accompagné d'une monnaie sans cesse plus « forte » relativement à ses voisines. Elle en est venue à croire que la stabilité de la monnaie est la clé de la prospérité. C'est prendre l'effet pour la cause...

Si le Deutsche Mark n'a cessé de se valoriser pendant un demi-siècle, il le doit à ce que les industriels ouest-allemands, laborieux, inventifs et efficients, ont inondé le monde de leurs machines-outils et biens d'équipement. Les exportations de marchandises étant régulièrement supérieures aux importations, le mark s'est réévalué d'année en année, de façon naturelle et spontanée, pour rééquilibrer la balance des comptes courants.

Mais le chancelier Helmut Kohl et ses conseillers n'ont pas perçu ce phénomène car ils étaient habités par la pensée monétariste selon laquelle le maniement du taux d'escompte suffit à assurer le bon fonctionnement de la monnaie et de l'économie. Explication en deux temps :

- Quand une monnaie se déprécie par rapport à ses voisines, le prix des importations augmente et l'inflation s'accélère ; en maîtrisant l'inflation, les monétaristes pensent pouvoir maintenir la monnaie à son cours le plus haut possible et donc assurer la prospérité générale (voir plus haut).

- Comment maîtriser l'inflation ? Rien de plus simple. Il suffit d'augmenter le taux d'escompte de la banque centrale pour rendre le crédit à l'investissement et à la consommation plus coûteux et ainsi réduire les tentations de dépenses.

En foi de quoi, les Allemands ont imposé que la stabilité de la future monnaie européenne soit garantie par une Banque centrale européenne (BCE) formellement indépendante des pouvoirs politiques et vouée à un seul objectif : brider l'inflation !

Monnaie « unique » ou monnaie « commune » ?

En 1991, les Britanniques, invités à s'associer à l'union monétaire, affichent leur préférence pour une monnaie « commune » et non pas « unique ». La différence est de taille.

- la monnaie commune :

Logique aboutissement du Système monétaire européen (SME) instauré en 1979, la monnaie commune se superpose aux autres devises européennes. Elle est utilisée pour tous les échanges entre la zone européenne et l'extérieur (achats de pétrole...). La puissance de l'économie européenne lui assure la confiance des créanciers et des investisseurs.

Les monnaies nationales (mark, lire, franc...) ne sont plus convertibles en devises non-européennes mais conservent leur utilité à l'intérieur de la zone, pour les échanges entre Européens. En cas de déséquilibre commercial entre un pays et le reste de la zone, on procède à une réévaluation de la monnaie de ce pays par rapport au panier de l'ensemble des monnaies de la zone.

L'Allemagne inonde-t-elle la France et le reste de l'Europe avec ses voitures jusqu'à mettre en péril les constructeurs français? On réévalue à la hausse le mark et à la baisse le franc pour rétablir l'équilibre et sauver l'industrie française. La Grèce voit-elle les touristes se détourner d'elle au profit de la Turquie ou du Maroc? Elle dévalue la drachme pour regagner en attractivité. Ce n'est pas plus compliqué que cela.

À quoi tiennent les déséquilibres commerciaux?

Affaire de moeurs et de culture, tout simplement. Il suffit qu'un peuple A se montre plus acharné au travail et surtout moins désireux de consommer qu'un peuple B. Année après année, le commerce  entre les deux pays tend au déséquilibre, B ayant tendance à acheter à A plus qu'il ne lui vend.

En situation normale, l'équilibre se maintient par un « glissement » (dévaluation) de la monnaie B par rapport à la monnaie A. L'ajustement des monnaies l'une par rapport  à l'autre permet de corriger en quelque sorte les défauts ou les qualités inhérents à chaque peuple. Ainsi la France a-t-elle pu prospérer face à l'Allemagne tout au long des Trente Glorieuses, en dépit de sa relative faiblesse industrielle.

Mais si l'on s'interdit toute régulation monétaire entre les deux pays, le déséquilibre commercial est voué à se creuser d'année en année et les exportateurs du pays A tendent à engranger la monnaie de B. Cette monnaie n'étant d'aucune valeur hors de son pays d'attache, il faut qu'elle rentre chez elle d'une manière ou d'une autre.

Elle revient par le biais d'emprunts et/ou d'investissements : soit que l'État B conclut des emprunts à l'étranger et s'en sert pour boucler son budget et remettre en circulation la monnaie expatriée ; soit que les banques investissent cette monnaie dans l'immobilier de loisir ou autre chose d'aussi inutile. De cette façon se conserve la « balance des comptes courants », qui est par définition toujours à l'équilibre.

En l'absence de tout changement de parité monétaire, la dette est appelée à se creuser jusqu'à la faillite de l'État et la ruine du pays.

- la monnaie unique :

La monnaie unique se substitue à toutes les monnaies nationales. Solution simple et radicale, elle convient à la Banque centrale européenne, soucieuse de prévenir l'inflation. Elle est aussi de nature à rassurer les banquiers de la planète.

Enfin, elle doit faciliter les comparaisons de prix et de revenus d'un pays à l'autre et, ainsi, pousser les vendeurs et les producteurs à s'aligner sur les prix les plus bas. C'est du moins un argument ressassé tout au long des années 1990 par les experts et les commentateurs !

Ce choix de la monnaie « unique », appelée euro, a été en définitive celui de l'Allemagne, suivie par la France et ses partenaires les plus proches, excluant du coup la participation de la Grande-Bretagne à la zone monétaire.

L'union monétaire en chantier

Le 10 décembre 1990, la CEE, qui compte alors douze membres, est remplacée par l'Union européenne et, le 7 février 1992, à Maastricht, aux Pays-Bas, est signé le traité qui doit fonder l'union monétaire.

Entretemps, le monde est entrée dans une nouvelle ère. En Chine, Deng Xiaoping a ressoudé le pouvoir central après les troubles de la place Tien An Men et lancé le pays dans une industrialisation effrénée.  L'URSS a implosé et donné naissance à une quinzaine de républiques jalouses de leur indépendance. Les États-Unis, regonflés à bloc, ont chassé l'armée irakienne du Koweit, avec leurs alliés et la bénédiction de l'ONU. Ils en ont profité pour installer une base militaire en Arabie séoudite, au plus près des champs pétrolifères.

Plus près de là, en Yougoslavie, Serbes, Croates, Bosniates et autres Monténégrins et Slovènes commencent de se quereller. Au sein de l'Union européenne apparaît un clivage entre le gouvernement français, proche des thèses serbes, et le gouvernement allemand, plus favorable aux Croates. C'est la première dissension entre les deux principales puissances continentales sur le terrain diplomatique... 

Les Européens s'occupent quant à eux de la ratification du traité de Maastricht. Surprise ! Le 2 juin 1992, le petit Danemark ose le rejeter par référendum. En France, le président Mitterrand est contraint par l'opinion de le soumettre également à référendum.

La campagne s'annonce difficile. Les opposants au traité appréhendent davantage l'affaiblissement de la démocratie que la disparition du franc. Ils ne sont qu'à moitié rassurés par l'article 3 du traité qui prône le « principe de subsidiarité ». Ce mot désuet signifie que les instances européennes doivent s'abstenir d'intervenir dans les compétences pour lesquelles les instances inférieures (nationales ou locales) sont plus compétentes. 

Dans les faits, c'est en sens inverse que va jouer la « subsidiarité », la Commission de Bruxelles et le Parlement de Strasbourg vont prendre l'habitude de traiter des domaines les plus incongrus (oiseaux migrateurs, teneur du plomb dans l'eau potable, définition du chocolat, diamètre de la banane...) pour camoufler leur impuissance à aborder les aspects véritablement régaliens : diplomatie, défense, droit social, sécurité, citoyenneté...

En attendant, le traité est approuvé d'extrême justesse par les Français tandis que les Danois sont invités à voter une deuxième fois et à l'approuver enfin. Le passage à la monnaie unique est prévu le 1er janvier 1999, la monnaie fiduciaire (pièces et billets) n'étant appelée à disparaître que le 1er janvier 2002.

Le traité met toutefois des conditions drastiques à l'entrée d'un pays dans l'union monétaire : limitation du déficit public à 3% ; dette publique limitée à 60% du PNB. Ces « critères de Maastricht » font l'objet d'un Pacte de stabilité et de croissance en 1995. Dès lors, les candidats à la monnaie unique n'ont plus d'autre priorité que de se les appliquer. L'épreuve s'avère particulièrement difficile pour l'Italie de Berlusconi

Par chance, l'Allemagne est toute entière occupée par le redressement de sa partie orientale. Ses exportations sont en berne et, du coup, ses partenaires, telles l'Italie et la France, bénéficient d'un solde commercial positif. Leur désendettement extérieur en est d'autant facilité, selon le principe décrit plus haut (voir encadré) et l'État peut sans trop de douleur réduire ses dépenses et ses déficits . Il n'empêche que, bridée par les contraintes budgétaires, l'Europe dans son ensemble connaît dans les années 1990 une croissance économique très faible. Dans le même temps émergent la Chine et l'Inde, avec des taux de croissance d'environ 10% par an.

Au bout du compte, le 1er janvier 1999, un groupe de onze pays (« L'Euroland » : Allemagne, Autriche, Belgique, Espagne, Finlande, France, Irlande, Italie, Luxembourg, Pays-Bas, Portugal) voient leurs monnaies fixées à l'euro par une parité fixe. La Grèce, au prix d'un gros effort de rigueur, rejoindra ce groupe deux ans après. Sous les flonflons de l'An 2000, l'Europe entre dans l'inconnu.

[L'effondrement des années 2000]
Prophètes de malheur

Des économistes parmi les plus grands dénoncent l'ineptie d'une union monétaire qui précède l'union politique. Ils mettent en doute la profession de foi européiste selon laquelle la monnaie unique entraînera naturellement une convergence des économies et des niveaux de vie. 

Dès 1991, Paul Krugman, futur Prix Nobel d'économie, souligne le risque d'une spécialisation régionale par branche industrielle à l'échelle de l'Europe, qui aura pour effet d'accroître les asymétries entre les pays au lieu de les résorber. Mais il est aussi peu entendu que d'autres sommités comme les Prix Nobel Maurice Allais, Joseph Stiglitz et même le monétariste Milton Friedmann.

Une nouvelle fois visionnaire, l'historien Emmanuel Todd écrit en 1995 dans un avant-propos à une réédition de L'Invention de l'Europe : « Soit la monnaie unique ne se fait pas, et L'Invention de l'Europe apparaîtra comme une contribution à la compréhension de certaines impossibilités historiques.
Soit la monnaie unique est réalisée, et ce livre permettra de comprendre, dans vingt ans, pourquoi une unification étatique imposée en l'absence de conscience collective a produit une jungle plutôt qu'une société »
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Publié ou mis à jour le : 2017-12-08 11:40:35

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