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Besoins et opportunités
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Livre 2 : Besoins et opportunités

Chapitre 1 - Les clés de la conduite


Du besoin à la consommation…

… ou comment combler les besoins de façon appropriée.

Les théoriciens de la micro-économie n'ont jamais voulu se pencher sur les comportements humains. Ils se sont contentés de quelques aphorismes et, ce faisant, n'ont pas compris tout ce qui pouvait se cacher comme motivations et calculs derrière les choix de consommation. L'intérêt personnel présupposerait simplement selon eux que le consommateur s'oriente vers le choix le plus avantageux à ses yeux dans les conditions du moment et dans les limites de ses ressources. Évidence ? — Voire. Derrière les mots se cachent des malentendus qu'une anecdote devrait mettre en évidence : au retour d'une randonnée en forêt, mourant de soif, j'entre dans un café et le cabaretier, ému par ma performance, m'offre en récompense de choisir entre un magnifique Paris-Brest à la crème et une carafe d'eau fraîche. En me proposant un gâteau, cet homme se donne les apparences de la générosité mais il ne risque pas grand-chose car il connaît, mieux que les distingués économistes, quelques règles simples régissant les besoins. Il sait que le besoin qui, dans le moment présent, demande à être comblé est la soif. La soif et rien d'autre. Il sait que je choisirai l'eau et rendrai à regret le gâteau, n'ayant cure de la théorie de l'intérêt personnel qui voudrait que je consomme celui-ci parce qu'il est d'un goût incomparablement plus appréciable.

Deux niveaux d'explication à cette attitude :

1) La satisfaction du moment :

Mon niveau global de satisfaction, sur la grille des besoins, est déterminé par le besoin qui est le plus mal comblé, donc le plus pressant, en l'occurrence la soif. En application des règles régissant les besoins, je ne peux donc élever ce niveau et accéder à un niveau d'ambition plus élevé qu'en me désaltérant d'abord. D'où la préférence pour la carafe offerte.

2) La venue dans le café, au terme de la randonnée, est préméditée :

Elle ne résulte pas du hasard mais du désir précis d'y trouver une boisson qui comble la soif, guidé que j'étais par mon besoin le plus pressant et non par les suggestions de mon environnement. La décision de choisir la carafe est donc courue d'avance. Peu me chaut de disposer aussi de gâteau. 

La traditionnelle théorie du consommateur se fourvoie en suggérant que le sujet comble ses besoins en fonction de l'éventail d'opportunités devant lesquelles il est placé. La vie ne se présente pas ainsi. C'est la consolidation, voire l'élévation du niveau d'ambition qui oriente d'abord la conduite. Chacun se préoccupe de combler ses besoins les plus pressants et fait la démarche d'aller là où il croit trouver de quoi les combler. Le plus souvent, il ne sait pas a priori ce qu'il cherche mais se laisse guider par son expérience, son intuition, son flair,… et la chance. Le particulier qui veut se nourrir prend la direction de l'épicerie où il est à peu près certain de trouver quelque chose de conforme à son souhait. Il choisit dans l'épicerie en fonction de divers critères : des lentilles plutôt que des haricots verts pour des raisons de manque d'argent, ou l'inverse pour des raisons de goût. Le paysan sans terre prend la direction de la ville (qu'il ne connaît pas) parce qu'il croit, à ce qu'on lui en a dit, qu'il y trouvera travail, fortune et confort. Le citadin désireux de lire dirige ses pas vers une bibliothèque ou une librairie.

L'optimisation du choix vient en second lieu, après la mise à jour des opportunités propres à combler les besoins. Le randonneur, une fois qu'il a déniché l'endroit où se désaltérer, peut s'offrir le plaisir de choisir entre eau plate, eau gazeuse ou bière  l'amateur de livres attend d'être dans la bibliothèque ou la librairie, au milieu d'une surabondance de titres, pour prendre le temps de réfléchir à celui qui aura sa préférence.

Caractéristiques des actions

« Agir est employer des moyens pour atteindre des fins » (Ludwig von Mises, L'action humaine).
« L'action est un essai de substituer un état plus satisfaisant des choses à un état qui l'est moins » (ibid).

Le Livre 1 fait la genèse des besoins en mettant l'accent sur leur caractère exclusivement personnel. Les besoins, insatiables, sont la conséquence d'une dégradation continue d'énergie par les fonctions que l'individu met en œuvre dans le cadre de son objectif de sur-vie. Lorsqu'il discerne un écart entre le niveau d'activité d'une fonction et son niveau d'ambition, il tâche de le gommer en faisant appel à un complément d'énergie dans une quantité et selon un mode appropriés aux fonctions concernées. L'écart découle :

- soit d'une sollicitation extérieure qui dérange l'équilibre antérieur (changement climatique, brimade etc.),

- soit de l'épuisement des facultés physiologiques et intellectuelles.

J'appelle actions les initiatives par lesquelles chacun tâche de combler ses besoins jusqu'à son niveau d'ambition. En résumé :

1) Une action s'inscrit dans la durée, avec un commencement et une fin :

L'état final correspond à une situation stable, susceptible de durer avec une fonction momentanément satisfaite. Si je porte un aliment à ma bouche et que ma fourchette reste immobilisée à mi-hauteur, la situation est manifestement instable  la fonction n'est pas à ce stade satisfaite et l'action reste inachevée.

2) Une action résulte d'une intention et d'un travail de la conscience :

Certaines actions sont à prédominance somatique et musculaire. Elles font intervenir le système neuro-cérébral dans une faible mesure, comme dans le fait de bouger un bras. D'autres sont à prédominance cérébrale. Elles mobilisent essentiellement le néocortex et les terminaisons nerveuses. Les manifestations sensitives en font partie de même que les exercices intellectuels.

Les réflexes et les manifestations physiologiques se situent en marge des actions et ne relèvent pas directement de l'objectif de sur-vie car ils ne font en aucune façon intervenir la conscience sise dans le système cérébral. Ainsi de la digestion des aliments par les sucs gastriques. En aucun cas, ces comportements non-volontaires ne constituent des actions à part entière.

Si je m'en tiens là, il apparaît que tout comportement intentionnel se conforme à la définition d'une action et qu'une action peut elle-même contenir plusieurs actions. Afin de structurer plus correctement la conduite humaine, je précise ce qui suit :

3) Une action élémentaire  se définit par un changement d'état présumé indivisible 

Elle se rapporte à une et une seule fonction élémentaire de l'organisme. De la sorte, tout comportement est fragmentable en un ensemble d'actions qui ne se chevauchent pas les unes les autres. Prendre un repas correspond, par exemple, à un ensemble d'actions élémentaires dont chacune procure une satisfaction déterminée : se rassembler autour de la table (désir de convivialité)  goûter à tous les mets par égard pour la maîtresse de maison et en fonction des besoins et de la gourmandise de chacun  porter les aliments à la bouche avec une fourchette (désir de bienséance).

À chacune de ces actions, il existe des alternatives comme de dîner en solitaire, piocher les aliments dans le réfrigérateur, manger avec les doigts, etc. Il s'agit toujours de prendre un repas, mais les actions élémentaires que recouvre ce comportement apparaissent très différentes. Elles se conforment aux besoins que l'individu estime devoir combler pour se rapprocher de son objectif de sur-vie, en accointance avec les pratiques de son milieu.

En conséquence du point 3) et des précédents, je définis par convention la composante élémentaire de la conduite humaine comme étant l'action fondée sur l'intention de satisfaire une fonction de l'organisme conformément au niveau d'ambition. Cette définition n'enlève rien à la difficulté pratique d'identifier lesdites actions et de les distinguer des gestes, des pensées et des sensations dont elles sont constituées, ainsi que des comportements non volontaires. Il est difficile de s'y reconnaître dans la pratique, tant les uns et les autres sont parfois imbriqués.

Note sur les comportements non volontaires

En marge des actions figurent les comportements non volontaires, lesquels incluent les réactions instinctives et les réflexes ainsi que les manifestations physiologiques. Ils ne font pas appel à la réflexion et au libre choix  ils sont mis en œuvre par le cerveau reptilien (c'est le propre des réactions instinctives) et par le système nerveux décentralisé qui gère les réflexes et les manifestations physiologiques :

1) Comme l'action, l'instinct a pour finalité la résorption d'une gêne. Mais il n'utilise pas le néocortex pour analyser la meilleure façon d'y arriver  : il s'exprime de la même façon quel que soit le contexte, de sorte que l'être vivant réduit à l'instinct est incapable de s'adapter à un environnement changeant ou différent. Par leur quasi-automaticité, les manifestations instinctives sont assimilables à des actions primitives ou à peine élaborées  elles ne méritent pas d'être considérées comme des composantes de la conduite.

Exemple : le geste de succion que manifeste le nourrisson à l'heure de la tétée relève de l'instinct  il survient en réponse au besoin de nourriture même en l'absence du sein salvateur… Plus tard, grâce à l'enregistrement de ses expériences dans le cerveau, le nourrisson apprend à juger des conditions les plus opportunes pour réclamer sa nourriture. La succion devient une action à part entière.

 

2) Les réflexes, comme de tourner la tête en entendant du bruit, relèvent de la réaction spontanée d'un organe à une sollicitation extérieure.

3) Les manifestations physiologiques sont de nature variée. Citons la sécrétion de sucs gastriques ou la salivation en présence de nourriture (mais non la recherche de nourriture, qui se définit comme une action consciente), la montée du sperme (mais non l'entreprise amoureuse qui la précède), la transpiration (mais non l'effort du coureur), la circulation de l'air dans les poumons etc. Elles participent à l'homéostasie, principe d'autorégulation qui veut par exemple que le sang garde toujours la même composition et le corps, la même température quelles que soient les conditions extérieures. À ce titre, elles sont indispensables à la survie.

4) Les réflexes conditionnés dérivent des deux concepts précédents. Ils traduisent la possibilité de créer par l'apprentissage une manifestation physiologique artificielle. Le chien de Pavlov salive en entendant une cloche et les poules en batterie alignent leur rythme de ponte sur celui de l'éclairage électrique : l'association automatique de deux réflexes a priori distincts peut venir de ce qu'à force d'entraînement, les cheminements de l'un et l'autre de ces réflexes finissent par se figer dans le système nerveux.

Je rattache la gestuelle ordinaire aux comportements non volontaires. Les gestes et les mouvements que nous faisons sans interruption et sans presque y penser entrent souvent dans le cadre d'une action  plus souvent encore, ils n'ont d'autre signification que d'évacuer un excès d'énergie. Ils ne sont ressentis d'aucune façon par l'organisme car ils satisfont à une activité métabolique minimale. Nul ne peut rester sans danger parfaitement immobile. Les comportements non volontaires ne jouent pas de rôle direct dans la conduite humaine. Ils se rangent parmi les éléments ordinaires de l'environnement de l'individu : leur identification n'intéresse pas davantage l'économiste que le moteur à explosion n'intéresse le candidat au permis de conduire.

Les trois facettes de l'action : somatique, ludique, affective

En nous élevant au-dessus des contingences historiques et des préjugés nationaux, en nous extirpant de notre propre culture, ouvrons au maximum l'éventail des comportements volontaires ou des actions destinées à combler nos besoins. Une approche rapide permet de distinguer trois facettes qui recouvrent les trois catégories de besoins. Elles se rapportent : 1) au mieux-être matériel et à la survie physique (somatique)  2) à l'épanouissement du corps et de l'esprit (ludique)  3) à l'affection et à l'intégration sociale (affectif) [1].

Les actions ne relèvent que rarement et de façon exclusive de l'une ou l'autre facette  elles se présentent comme un combiné des trois facettes dans des proportions variables. L'activité professionnelle assure un revenu alimentaire (longévité) et l'intégration sociale de l'intéressé (plénitude), le mariage concourt au confort et à la sécurité (longévité) ainsi qu'à la tendresse (plénitude), les repas satisfont notre faim (longévité) et notre gourmandise (plénitude)…

Les activités religieuses offrent un bel exemple où se rejoignent au moins deux facettes. Je serais enclin à classer la pratique religieuse proprement dite parmi les activités à prédominance affective : elle aide les hommes à se trouver des références communes, elle renforce le sentiment d'appartenance à un groupe comme cela est particulièrement évident aujourd'hui dans les pays islamiques et chez les peuples soumis à une autorité ou une idéologie étrangère. Quoi de plus normal que la religion ait vocation à réunir les hommes (au moins à l'intérieur d'une même communauté ou d'une même secte)  le mot même ne vient-il pas du latin ligere (unir ou lier ensemble) ? Quant à la foi, la prière et la recherche de vérités métaphysiques, qui sont parfois mais pas nécessairement imbriquées dans la pratique religieuse, elles traduisent le désir de l'individu de trouver sa place dans le monde. Comme l'agnosticisme et la philosophie, elles se rapportent de ce fait à des préoccupations d'ordre ludique.

Autre exemple de mitigeage, la sexualité témoigne de l'imbrication des trois facettes dans une même classe d'action avec l'émission de sperme et les sécrétions vaginales (facette somatique), l'acte sexuel proprement dit (facette ludique) et l'entreprise de séduction (facette affective). Dirions-nous qu'ici, c'est la facette ludique qui prédomine, plutôt que l'affective ? À chacun son opinion. Dans l'activité sexuelle comme dans quelques autres, les facettes sont dissociables et peuvent s'exprimer indépendamment des autres. La facette somatique se traduit ainsi chez le mâle sous la forme de pollutions nocturnes irrépressibles et inconscientes (c'est le corps qui s'autorégule  le besoin est réduit à une manifestation physiologique)  la facette ludique par l'onanisme (l'individu cherche son plaisir sans rien attendre de personne)  la facette affective par l'amour dit platonique… Mais reconnaissons-le, la sexualité ne s'épanouit jamais aussi bien que lorsque toutes ses composantes vont de concert.

Explicitons plus généralement le contenu de chaque facette des actions :

1) Actions à prédominance  somatique :

Entendons-nous sur quelques données universellement admises : la survie est subordonnée à des satisfactions telles que manger, boire, dormir, se maintenir en bonne santé. Si les unes et les autres ne sont pas pourvues dans les quantités dont le corps a précisément besoin, la longévité est ramenée en deça de l'optimum programmé dans les gènes. Dans la mesure où l'individu souhaite avant toute chose se maintenir en vie, il lui appartient de répondre correctement aux demandes de son corps.

2) Actions à prédominance ludique :

La deuxième facette se rapporte à l'épanouissement personnel, qu'il s'agisse de la capacité de résistance aux maladies et à l'adversité, de la beauté physique, de l'accomplissement physique ou intellectuel ou de l'équilibre mental. Elle se retrouve dans des activités aussi diverses que le jeu, l'entretien du corps (soins esthétiques, exercices physiques), la connaissance (lecture, distractions intellectuelles), la créativité (bricolage, création artistique), le plaisir (gourmandise, onanisme), etc.

La curiosité intellectuelle du chercheur solitaire, l'effort gratuit de l'alpiniste, la course du sportif amateur, voire la créativité du peintre du dimanche ou du cordon bleu, ressortent des actions à prédominance ludique. Les personnes concernées ne recherchent pas systématiquement la notoriété ou une reconnaissance sociale  leur espérance de vie ne gagne rien à leur passion. Elles tentent de valoriser leur être et de se grandir à leurs propres yeux.

La création, intellectuelle, artistique ou artisanale est  l'expression la plus achevée de la composante ludique de la sur-vie. Elle traduit magnifiquement un besoin d'accomplissement personnel à travers l'œuvre. « Si terrible que soit la vie, l'existence de l'activité créatrice sans autre but qu'elle-même suffit à la justifier » (Élie Faure, L'Esprit des formes). Mais comme la plupart des activités humaines, la création relève de composantes diverses et mitigées. Elle ne se rattache pas uniquement au ludus. Lorsqu'elle débouche sur une reconnaissance sociale et une professionnalisation, elle acquiert une composante affective ou conviviale. Assouvissant le désir d'être reconnu par autrui et de survivre  par delà la mort, elle tient alors de la soif de puissance et de la maternité.

3) Actions à prédominance affective ou conviviale :

La troisième facette regroupe les préoccupations d'essence morale et sentimentale, que j'appelle aussi affectives, ou conviviales, en rapport avec leur caractère forcément social. Ces actions tournent autour de l'amour, de la tendresse, de l'altruisme mais aussi de la quête de pouvoir ou de l'esprit de domination. Indissociables de la sur-vie, elles se révèlent vitales dans toutes les civilisations, y compris la nôtre - que l'on dit ultra-matérialiste et soucieuse uniquement de consommation de biens matériels -.

Conclusion :

La classification précédente illustre l'idée que les actions des hommes ne sauraient se réduire à la recherche du mieux-être matériel et elle met en évidence la complémentarité de leurs différentes facettes : le plaisir (ou la satisfaction des sens), la connaissance (ou l'appétit de conquête) et la joie (reflet de la vie en société). Je conviens que cette classification comporte une part d'aléas. Elle ne prétend pas à l'exhaustivité, elle est approximative et mériterait d'être affinée à la lumière des plus récents travaux de psychologie. En particulier, certains aspects du développement humain (créativité, sociabilité, défis sportifs etc.) auraient peut-être mérité  une quatrième catégorie… Mais ces faiblesses sont sans conséquence pour la suite.

Les trois phases de l'action : tension, analyse, réponse

« Insistons, dès maintenant, sur l'importance des buts conscients dans la régulation du comportement » (Joseph Nuttin, Théorie de la motivation humaine).

Les actions se caractérisent par trois phases : 1) le constat d'un besoin, ou d'une divergence entre la situation effective et le niveau d'ambition, suivi de 2) l'analyse, puis 3) d'une réponse appropriée au besoin. Les spécialistes de la conduite humaine, psychologues, sociologues… ou publicitaires ont décrit abondamment et plutôt bien les sensations produites par la première phase, avec diverses appellations plus ou moins contrôlées : besoins, motivations, traits de caractère, instincts, complexes, émotions, représentations imaginaires, désagréments, insatisfactions, privations, frustrations, tensions, désirs etc.

L'école behavioriste, inspirée par les expériences de Pavlov sur les réflexes conditionnés, a popularisé le terme de stimulus pour signifier la manifestation d'un besoin. Mais le stimulus ne se prête qu'à la description de micro-manifestations instinctives ou de réflexes, sous l'effet d'une sollicitation extérieure. Le terme est tout-à-fait inapte à décrire les actions réfléchies, intentionnelles, qui font intervenir le néo-cortex. Aussi je préfère parler de tension pour désigner la première phase de l'action. Le mot traduit parfaitement la sensation produite par le besoin, sans préjuger de son origine : sollicitation extérieure ou métabolisme personnel. Il inclut les sensations associées aux comportements non-volontaires.

Les spécialistes de la psychologie économique emploient le néologisme de motivation pour désigner la deuxième phase de l'action, qui conduit de la tension à la réponse. J'apprécie ce terme dont l'étymologie évoque la capacité à mouvoir un objet. Il désigne, à mon sens, tous les comportements par lesquels l'homme accorde l'environnement à son niveau d'ambition. Mais il prête à confusion avec celui de besoin et, en ce qui me concerne, je lui préfèrerai par la suite le mot analyse.

La théorie des champs de Kurt Lewin (Psychologie dynamique) reflète plutôt bien la mise en œuvre des trois phases de l'action. Elle représente la personnalité comme un cercle au centre de l'espace de vie. Les comportements à un moment donné sont assimilés à un vecteur dont l'orientation résulte de la perception qu'a l'individu de lui-même et de ses besoins, ainsi que de son environnement.

Détaillons le contenu des trois phases tension-analyse-réponse du vecteur-action :

1) La tension se manifeste par des sensations, qui sont reçues par les terminaisons sensorielles et transmises par l'influx nerveux.

2) L'individu emploie ses facultés individuelles, sises dans les centres nerveux centraux, pour analyser la tension et déterminer la réponse qui peut leur être apportée.

3)  La réponse est transmise aux organes moteurs par le biais des axones ; elle a pour effet d'éteindre ou d'atténuer la tension initiale.

1) Tension :

La tension, première phase de l'action

La tension signale le besoin, c'est-à-dire qu'elle reflète un écart entre le niveau d'activité effectif de la fonction correspondante et le niveau d'activité requis par le compromis longévité/plénitude. C'est le point de départ de l'action que l'individu met en œuvre pour se rapprocher de son compromis longévité/plénitude ou ne pas s'en éloigner. Elle  résulte :

- soit de l'épuisement normal de la fonction en manque d'énergie,

- soit d'une modification de la situation effective par des causes conjoncturelles et extérieures, qui élargissent ou, au contraire, réduisent la divergence avec le niveau d'ambition  par exemple, c'est un coup de chaleur qui accentue le besoin de boire, à moins, au contraire, qu'une brise rafraîchissante détende les tissus du corps et apaise la soif.

Comment le besoin s'exprime à travers une insatisfaction

Le système neurocérébral détecte les fonctions insuffisamment activées qui témoignent d'un besoin. Les sens ouvrent la voie à la recherche d'une opportunité propre à combler le besoin.

Quelle que soit la démarche pour combler les besoins, le préalable est de les identifier. C'est à cela que sert… la douleur. L'individu éprouve presque à chaque instant des sensations intérieures plus ou moins désagréables (sommeil, faim, température, tension artérielle etc.). Elles témoignent de ce que certaines fonctions ne sont pas activées ni approvisionnées comme elles devraient pour se conformer à l'équilibre général. Ces sensations sont enregistrées par la conscience et donnent lieu à une réaction dès que l'individu y voit le signe d'une divergence entre l'état réel d'une fonction et l'objectif vers lequel il tend. Elles deviennent à ce moment insatisfactions [2].

L'absence d'insatisfactions traduit un état idéal d'ataraxie, où toutes les fonctions de l'organisme sont parfaitement en équilibre, activées, nourries et s'alimentant les unes les autres comme il se doit. Ce bien-être général est exceptionnel et toujours momentané car les fonctions dissipent inéluctablement leur énergie, à des rythmes variables. Elles  ne tardent pas à réclamer d'être réactivées. Les sollicitations extérieures (brûlure, froid, odeurs, bruits etc.) contribuent aussi à bousculer l'état de bien-être en dérangeant les fonctions, en les obligeant à se réajuster.

Détection et évaluation des insatisfactions

La détection des insatisfactions sous-entend que des détecteurs, adaptés à chaque besoin, identifient la nature des sensations agréables et surtout des sensations de gêne et des douleurs. Précisément, les neurophysiologistes attestent l'existence dans l'organisme de voies dites algophores, spécialisées dans la transmission de la sensibilité douloureuse[3]. Chaque point de l'écorce cérébrale est associé par ces voies algophores à un organe ou une émotion de sorte que le cortex est en mesure d'identifier par l'expérience la source d'une quelconque douleur. Quand il éprouve une sensation désagréable : faim, soif, sommeil, douleur,…  l'individu apprend ainsi dès la plus tendre enfance à en caractériser la source : gratouillement dans l'estomac = faim, gorge sèche = soif, tête lourde et clignotement des paupières = sommeil,… L'expérience peut cependant être prise en défaut et rien n'interdit que des insatisfactions laissent dans le tréfonds de l'individu un malaise diffus et insoluble, faute d'être élucidées.

Il ne suffit pas d'identifier la nature des gênes ou des douleurs. Il faut encore les évaluer afin de ne retenir que celles qui portent atteinte à l'objectif de sur-vie. Sans cela, le cerveau serait en permanence surchargé par des messages auxquels il n'aurait pas motif de répondre. Or, dans les dernières décennies, plusieurs équipes de neurophysiologistes que cite Guy Lazorthes [4], ont bien reconnu qu'il existait dans le cerveau des phénomènes d'inhibition de la douleur par des morphines endogènes. Les douleurs sont inhibées en deçà d'un certain seuil d'intensité, aussi longtemps que les fonctions correspondantes restent conformes au compromis longévité/plénitude. Ainsi, l'individu réagit seulement lorsque la douleur révèle l'insuffisance d'une fonction et un niveau d'activité insuffisant par rapport au niveau d'ambition.

L'évaluation des insatisfactions n'est pas pour autant objective et dépend de la sensibilité de chacun. L'individu les mesure avec plus ou moins de justesse selon la qualité de ses sens et de ses voies algophores, selon son degré d'insensibilité à des perturbations extérieures.

La figure ci-après illustre la relation entre le niveau d'ambition et la sensation de gêne effectivement ressentie. Elle présente le besoin de nourriture selon deux niveaux d'ambition A et B :

- niveau d'ambition A : comme le sujet manque gravement de ressources matérielles et monétaires, il s'en tient à un niveau d'ambition A très médiocre. Il supporte entre autres de ne pas manger aussi abondamment qu'il pourrait le souhaiter. Il inhibe ou ignore une grande partie de la sensation de gêne induite par la privation régulière de nourriture… Ainsi, un paysan du Gange, qui ambitionne au mieux de survivre, ne se préoccupe pas des gênes diffuses induites par quelques carences alimentaires et supporte sans broncher les affres de la faim.

- niveau d'ambition B : avec davantage de moyens et un niveau d'ambition B nettement plus élevé que précédemment, le sujet, s'il doit faire face à une privation occasionnelle de nourriture identique à la précédente, ne la tolère pas aussi facilement. L'insatisfaction focalisée, ressentie et enregistrée par le cerveau, est plus importante et corrélativement, l'inhibition est plus faible… Soudainement occidentalisé, le paysan indien, par exemple, ne tolère plus une alimentation déséquilibrée  il réagit à la première démangeaison de son estomac et tâche activement d'y remédier.

graphique  : niveau d'ambition variable, exemple du besoin de nourriture

2) Analyse :

Sensibilité et traits de caractère

La tension appelle un remède approprié. Situation commune  : le sujet ressent l'envie de manger mais ne sait pas quoi, il s'efforce de mettre en correspondance son malaise avec les aliments du garde-manger afin d'identifier l'élément qui fait défaut à son métabolisme.

L'analyse consiste à identifier la tension, trouver un ou plusieurs modes de résorption et choisir le plus approprié. La personne confrontée à une tension exprime des constats et les met en rapport les uns avec les autres (« J'ai l'âme en peine et n'ai rencontré personne aujourd'hui. Je ressens un besoin d'affection. Dois-je sortir, appeler un ami ou me calfeutrer dans ma chambre ? »). L'analyse se déroule en deux temps : d'abord un examen de la tension  ensuite, une prise de décision. L'un et l'autre font appel aux capacités intellectuelles et sensitives., qui correspondent sauf erreur d'inventaire aux six sens et à cinq fonctions intellectuelles (fonctions verbale, spatiale, numérique, mnésique et constructive) [5]… mais il peut en exister d'autres qui n'ont pas encore été identifiées. Grâce à ces capacités, la personne évalue l'environnement extérieur (social et naturel) et ses propres facultés d'action sur cet environnement (intelligence, force physique,…). Elle en tire des conclusions sur ceux de ses besoins qu'il lui est possible de combler et sur le niveau d'ambition auquel elle peut aspirer.

 Dans les faits, les conclusions de l'analyse dépendent de la façon dont la personne se perçoit et apprécie ses capacités, car elle peut mettre à son service telle  de ses capacités ou, au contraire, la dédaigner. L'ambitieux conscient de sa séduction met celle-ci au service de sa réussite, tandis que l'introverti néglige de l'exploiter à bonnes fins. Interviennent ici la vitalité, la personnalité (introvertie ou extravertie,…) et maints autres facteurs difficilement discernables que l'on regroupe usuellement sous l'appellation de caractère.

Sans remonter jusqu'à la taxonomie d'Hippocrate, les travaux de René Le Senne mettent en évidence dans le caractère trois facteurs primordiaux, intrinsèques et variables en intensité d'un individu à l'autre : l'émotivité (et son contraire, la non-émotivité), l'activité (et la non-activité), la primarité (ou l'impulsivité, et son contraire, la secondarité). Ces facteurs résultent soit de l'acquis génétique, soit de la petite enfance. Ils sont peu sujets à modification par la suite, si ce n'est peut-être sous l'effet du vieillissement. Leur combinaison dans des proportions variables dessine une infinité de personnalités. À titre d'exemple, l'émotif/non-actif/secondaire, confronté à la nécessité de renouveler sa garde-robe, explore 36 magasins sans pouvoir se décider tandis que le non-émotif/actif/primaire fait son choix dans le premier venu.

Peu importe que les facteurs élémentaires du caractère soient au nombre de trois ou davantage   il n'est d'ailleurs pas exclu que des spécialistes en découvrent de nouveaux. L'important, dans le cadre de cet ouvrage, est que chaque personne se définit par une combinaison de plusieurs traits qui l'amène à tout moment à prendre des décisions aussi caractéristiques de sa personnalité que les empreintes digitales.

Comment s'affinent et se développent les capacités d'analyse

Les facultés d'analyse ne sont pas innées, encore moins immuables. Elles évoluent au gré des apprentissages et des situations. Les comportements de chacun s'adaptent au cadre social pendant les premières années de la vie, quand le précepteur inné fonctionne à plein rendement, quand le cerveau et les neurones n'ont pas encore atteint leur maturité.

L'analyse que font les individus de leurs tensions et les réponses qu'ils y apportent évoluent au fil de la vie grâce à la faculté d'apprentissage propre à chaque être humain. Rousseau, dans le Discours sur l'inégalité, entrevoit avec perspicacité ce qui fait la différence entre l'homme et l'animal : « … c'est la faculté de se perfectionner, faculté qui, à l'aide des circonstances, développe successivement toutes les autres, et réside parmi nous tant dans l'espèce que dans l'individu  au lieu qu'un animal est au bout de quelques mois ce qu'il sera toute sa vie, et son espèce au bout de mille ans ce qu'elle était la première année de ces mille ans. » La faculté de perfectionnement mène à l'anticipation et au raisonnement : l'individu, grâce au fruit de ses expériences, connaît et prévoit les conséquences de tel et tel comportements. Il choisit en connaissance de cause celui qui lui paraît le plus conforme à son objectif de sur-vie.

Dans le droit fil de Rousseau, Konrad Lorenz suppose que l'homme a une aptitude génétique à apprendre et s'auto-perfectionner, et qu'il est capable de mettre au point des réponses appropriées au milieu pour combler au mieux ses besoins. Il imagine dans notre héritage un précepteur inné dont il voit la preuve de l'existence dans la capacité du cerveau humain à évoluer par l'apprentissage. Selon l'éthologue, « toute adaptation d'un organe ou d'un comportement à une certaine donnée de l'environnement suppose qu'une information au sujet de cette donnée soit inscrite dans l'organisme. Or, elle ne peut s'y être inscrite que de deux façons : soit au cours de la phylogenèse par les processus de mutation, de recombinaison des dispositions héréditaires ou de sélection naturelle, soit par les mécanismes individuels d'acquisition d'information de l'organisme au cours de son ontogenèse. "Inné" et "acquis" ne se définissent pas par exclusion l'un de l'autre mais en fonction de l'origine de l'information concernant le monde extérieur qui est la condition sine qua non de toute adaptation » [6].

Le milieu et l'éducation, l'exercice et la stimulation concourent de la sorte au développement des capacités intellectuelles et sensitives d'analyse, des capteurs et des sens, voire des traits de caractère. Le préhistorien Richard Leakey rapporte une expérience significative avec des Pygmées. Quittant la forêt équatoriale où ils vivent d'ordinaire, ceux-ci sont introduits au contact de la savane. Désorientés devant la plaine qui s'étend devant eux, ils confondent à la surprise du savant un troupeau de buffles pâturant dans le lointain avec un groupe… d'insectes. Ainsi ces Pygmées n'avaient-ils jamais eu l'occasion de s'initier aux lois de la perspective. Certains domaines de leur cerveau et de leurs sens étaient restés en friches faute d'avoir trouvé l'occasion de se roder. On peut penser que nous-mêmes, habitants des pays industrialisés, serions tout aussi handicapés par rapport aux Pygmées dans leur forêt qu'ils le sont par rapport à nous dans un milieu ouvert.

Instructif : l'historien Norbert Elias montre comment, par l'apprentissage, les jeunes enfants s'imprègnent des normes sociales jusqu'à les considérer comme des moyens naturels et inévitables de combler leurs besoins. « L'homme qui de nos jours ne se laverait pas, aurait échappé au conditionnement exigé par les normes sociales. Nous constatons dans ce domaine la même ligne évolutive de la civilisation : les relations sociales se transforment de telle manière que les contraintes réciproques prennent, dans chaque individu, le caractère d'une autocontrainte, nous assistons à la formation d'un "Surmoi" toujours plus prononcé. En d'autres termes : c'est aujourd'hui le secteur de l'individu représentant le code social, c'est le "Surmoi" individuel qui invite chaque homme à se laver régulièrement », écrit-il [7].

Norbert Elias révèle l'impact du milieu sur la formation du Surmoi, dans les domaines de la propreté, de la politesse ou de la pudeur. Ses considérations se transposent sans trop de mal à d'autres domaines tels que le goût, le comportement religieux, les relations homme-femme, enfants-parents, etc.

Il est tentant - et raisonnable - d'étendre l'analyse de Norbert Élias aux comportements qui dominent dans nos sociétés. Et pourquoi pas  ? à l'attitude envers la voiture automobile  ! Nos aïeux ont découvert l'automobile. Par goût, par passion ou par commodité, les plus riches l'ont pratiquée. Pour les mêmes  raisons ou par désir de promotion sociale, ou par imitation, les classes moyennes, puis les classes les plus modestes se sont alignées sur les mêmes comportements lorsque leurs moyens financiers et les progrès techniques le leur ont permis. Ce qui était d'abord une innovation excentrique est devenu un mode de vie. Pour la plupart des enfants, de nos jours, dans les pays riches, l'automobile va de soi, dès l'instant où ils quittent la maternité (en voiture).

Faudrait-il en conclure que l'environnement social développe chez eux un besoin inédit de mobilité ? Disons simplement, en conformité avec la théorie des besoins, qu'ils apprennent à répondre à certains besoins (déplacement, statut social, affirmation de soi etc.) sous l'angle automobile. L'éducation et l'exemple du milieu familial, s'ils privilégient telle et telle manières de répondre aux besoins, ne créent pas lesdits besoins. Tel enfant voit son père donner une pièce à un mendiant. Sera-t-il lui-même enclin à réitérer ce geste ? — Tout dépend de ses prédispositions à l'altruisme et à la charité, de l'inscription de ces aspirations dans son objectif de sur-vie. Si l'enfant est rétif à l'altruisme, il ne tient aucun compte du geste paternel   autrement, il le perçoit comme une réponse appropriée à son besoin d'altruisme.

Insuffisances de l'analyse

« Désirer, aspirer à ce qui est nocif, constitue l'essence même de la maladie mentale » (Erich Fromm, L'homme pour lui-même).

Pour l'analyse de leurs tensions, les nourrissons se révèlent plus efficaces que quiconque. Leurs pleurs et leurs réclamations ont toujours un motif  objectif et précis (tétée, repos, froid etc.). Mais en grandissant, ils perdent plus ou moins cette faculté d'objectivité. Devenus adultes, voire dès l'âge de huit ans, ils ne réagissent plus toujours, hélas, à bon escient ni dans le sens de leurs intérêts. Ils ne savent qu'imparfaitement écouter leur corps et enregistrer leurs carences tant physiologiques qu'affectives. Ils se méprennent sur la signification de certains appels venus du tréfonds. Envahis par une multitude de bruits parasites, pollués par des préjugés de toutes sortes, victimes d'inhibitions, d'une éducation mal assimilée, obligés de se plier à des contraintes contradictoires, ils n'identifient pas en temps et en heure leurs insatisfactions.

Dans la réalité quotidienne, avec un caractère plus ou moins harmonieux et un thymos  plus ou moins prégnant, ils sont hélas enclins à se tromper souvent  dans la détermination des actions les mieux appropriées à eux-mêmes et à leur milieu. « Il y a des désavantages causés par une prévoyance insuffisante. Ce serait un bienfait universel, si chaque homme et tous les membres de la société de marché pouvaient toujours prévoir les situations futures, à temps et avec exactitude, et agir en conséquence. Si tel était le cas, l'on pourrait par rétrospection constater qu'aucune quantité de capital ni de travail n'a été gaspillée pour satisfaire des besoins qui maintenant sont considérés comme moins urgents que d'autres qui restent insatisfaits. Seulement, en fait, l'homme n'est pas omniscient »[8].

Le manque de finesse et la perversion des facultés d'analyse sont à l'origine des erreurs d'orientation. Sur le manque de finesse dans l'évaluation de la tension, il y a peu à dire tellement il est répandu. Il est dû à la sensibilité médiocre ou insuffisante des capteurs et des sens hérités de la nature. Le problème est commun à chacun de nous, qui nous affligeons de manquer souvent de jugement (« Je ne l'ai pas entendu venir, je l'avais oublié… »).

Plus grave est l'emploi à contresens des capacités d'analyse en raison de dispositions caractérielles qui déforment la perception du réel : impulsivité ou introversion extrêmes, émotivité nulle et indifférence au monde extérieur, etc. Ce comportement débouche sur des réponses inappropriées, parfois contraires à l'impératif de sur-vie le plus évident : coups de colère, cassures affectives, difficultés relationnelles, etc.

3) Réponse :

Réponse à une tension et comblement du besoin correspondant

Chaque tension, selon l'hypothèse d'indivisibilité vue plus haut, conduit à une réponse une et unique qui rapproche la fonction carencée du niveau d'activité requis par le niveau d'ambition. La réponse est également appelée satisfaction . Les économistes classiques tendent à confondre ce concept avec celui de plaisir  : combler un besoin, c'est, dans leur esprit, trouver son contentement ou répondre à un désir. Dans le présent ouvrage, la satisfaction a un sens élargi  : elle est vue comme l'action qui mène à la résorption d'une tension, à son extinction provisoire, que cela procure ou non à l'individu concerné excitation, contentement, soulagement. La satisfaction est un plaisir en creux. Elle traduit le passage d'un état instable et désagréable où l'individu est mal à son aise et déséquilibré à un état de paix plus ordinaire, sans tension particulière… Si je trouve à me nourrir après quelques jours de jeûne forcé, j'en retire un juste et intense soulagement, mais, plutôt que de plaisir, il s'agit à proprement parler du réconfort induit par un retour à la normale.

L'adéquation de la réponse à une tension dépend de la bonne perception de celle-ci (sensibilité), de la manière dont est conduite l'analyse (traits de caractère, conscience de soi etc.), également de la maîtrise par l'homme de ses ressources et de ses aptitudes (intelligence, force physique etc.). De là l'infinie diversité des réponses possibles. Il n'y a pas à une tension de réponse universelle, applicable à tout un chacun. La définition de la réponse la mieux appropriée à une tension relève exclusivement d'une appréciation personnelle. Libre à chacun d'estimer que tel de ses besoins mérite d'être comblé de telle façon ou de telle autre. Ainsi s'expliquent des passions plus ou moins exubérantes : telle personne isolée comble ses besoins affectifs à travers un goût immodéré pour les animaux de compagnie, un tel, avide de risque, gaspille la fortune familiale dans un rallye africain…

Pour résorber une tension, le sujet considère : a) l'éventail des réponses entrevues à chaque moment, b) la situation effective de la grille des besoins telle qu'elle résulte du passé,… mais il ne néglige pas : c) le remplissage de la grille des besoins dans le futur proche. La prise en compte du futur l'entraîne à mettre en œuvre des enchaînements de réponses susceptibles d'élever plus tard son niveau global de satisfaction. Il peut même pour cela renoncer à des satisfactions immédiates et accepter sur l'instant un moindre niveau de satisfaction. C'est ainsi que des chercheurs ou des étudiants sacrifient une partie de leur temps libre à des travaux personnels dont ils ne récolteront le fruit que dans un terme lointain.

Inégalités et limites sociales au bonheur individuel

Dans la qualité et la vigueur des réponses qu'ils apportent à leurs besoins, les hommes doivent compter avec leur milieu et les limites induites par leur éducation et leur environnement social. Ils sont dépendants du développement culturel, économique et social de leur société de naissance comme de leur situation personnelle. Je repère trois catégories d'obstacles qui obèrent les chances d'atteindre un compromis très ambitieux :

- le niveau de développement historique : d'une époque à l'autre, d'une société à l'autre, les hommes ont plus ou moins de facilités à combler ne serait-ce que leurs besoins somatiques  il est plus aisé d'atteindre le grand âge dans nos sociétés industrialisées que dans les sociétés du Paléolithique,

- les handicaps génétiques : il est exigé plus de courage et de volonté d'une personne affectée dans sa chair ou dans son esprit par un handicap ou une difformité,

- le milieu familial : selon la catégorie sociale à laquelle ils appartiennent, selon l'affection et l'éducation dont ils ont bénéficié, les hommes ont plus ou moins d'aisance à accéder à l'épanouissement personnel, à la richesse ou à la connaissance.

Un quatrième obstacle pourrait s'appeler hasard. C'est l'accident malencontreux qui brise une vie en plein essor, la catastrophe naturelle, etc.

Ces fatalités restreignent l'éventail des réponses sans exclure cependant la liberté de choix. Au banquet de la vie, les hommes n'ont pas leur mot à dire sur la carte mais ils exigent de librement choisir les plats selon leur propre objectif de sur-vie. Ils sont en droit d'appeler injustices les facteurs arbitraires d'ordre économique, social, moral ou culturel qui restreignent leur accès aux réponses dont ils ont connaissance et les privent du niveau d'ambition qu'ils croient pouvoir être leur. Méritent d'être ainsi réprouvées les interdictions professionnelles et les ségrégations fondées sur le sexe, les convictions religieuses ou politiques, ou la couleur de peau.

 
[1] Cette démarche avoue quelque ressemblance avec celle de Jeremy Bentham, qui avait essayé de recenser (en 1780) les ressorts de l'action. Au lieu d'être approfondie comme elle aurait due, l'œuvre du moraliste britannique a été balayée par l'avènement de l'homo œconomicus . Dommage.
[2] Ce dernier terme est plus… satisfaisant que dissatisfaction ou détriment (termes en vogue chez certains économistes), plus précis que désagrément, moins limitatif que privation et moins psychanalytique que frustration.
Les psychologues parlent volontiers aussi de désir  pour désigner la force qui guide l'individu vers l'action. Mais cet antonyme d'insatisfaction a une connotation restreinte et, me semble-t-il, pernicieuse  : au lieu de se rapporter à la sensation intérieure qu'éprouve l'individu, comme il en va du mot insatisfaction, il se rapporte au moyen extérieur de la traiter (désir de nourriture, de repos, d'activité etc.). Il induit de ce fait l'idée - non démontrée - qu'il n'y a de besoin qu'à la condition qu'existe un stimulus  dans l'environnement. De là à croire que le besoin est créé par l'environnement, il y a un pas que je me garde bien de franchir… même s'il m'arrive d'employer aussi le mot désir, plus gracieux au demeurant qu'insatisfaction.
[3] Lazorthes G., Le cerveau et l'esprit , Flammarion, Paris, 1982, page 136.
[4] Ibid , pages 137 et suivantes.
[5] Voir Lazorthes G., Le cerveau et l'esprit , Paris, Flammarion, 1982.
[6] Les fondements de l'éthologie , Flammarion, Paris, 1984, page 22.
[7] La civilisation des mœurs, Calmann-Lévy, Paris, 1973, page 242.
[8] Mises L. (von), L'action humaine , PUF, Paris, 1963, page 700.

Publié ou mis à jour le : 2018-03-23 12:42:53

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Historien de l'économie, je publie régulièrement des analyses et des éditoriaux sur le site Herodote.net.
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